« Tu ne cuiras pas le chevreau dans le lait de sa mère »

Je plonge en arrière pour chercher les racines, pour garder les traces. Du passé, ils n’en parlaient presque jamais; et pourtant il est là, indéfinissable. Pourquoi avaient-ils effacé les souvenirs de leur langage ? Pourquoi n’ont-ils jamais éprouvé le besoin de raconter d’où nous venions, qui nous étions ? Des villages perdus en Pologne ou en Roumanie, des traditions, des rites, de leur vie, de leur misère, de leur peur, de leur joie, de leur rêve, de leur ignorance, il ne reste pas de mots. Parfois, par bribes, lorsqu’elle me voit enduire ma côtelette de crème fraîche, Clara rigole, lève les yeux au ciel et me dit « Si ton arrière-grand-père voyait ça ! »

 

PS : Dans le judaïsme, il est interdit de consommer de la viande avec un produit laitier.

Caoutchoucs

Elle dort sur le canapé. C’est toujours là que je l’ai vue dormir. Dans un espèce de bricolage. Un drap, une couverture, un oreiller, vite pliés et repoussés au petit matin. Ce n’est pas un canapé dépliable, elle pose l’oreiller sur l’accoudoir. Il y a aussi sa machine à coudre à l’intérieur d’une table repliable. Elle est très fière de sa machine qu’elle actionne avec une pédale et une roue. Il me semble qu’elle a été couturière, confectionneuse mais en fait, je ne sais pas exactement quel a été son métier. Elle tient beaucoup à cette machine et elle m’apprend à l’utiliser avec un peu de réticence. Il y aussi deux plantes caoutchouc, c’est un peu bizarre comme nom mais elle les appelle « ses caoutchoucs » et les arrose avec soin.

La table

Ils n’ont jamais mangé dans la cuisine. Ils mangent sur la grande table du salon, une nappe blanche avec quelques motifs brodés, folkloriques et la toile cirée transparente par dessus. En face se trouve la télévision toujours allumée pendant les repas car ils regardent les informations. Le grand buffet acajou, la table à roulettes où elle a posé les plats. J’ai beaucoup d’émotion lorsque je repense à ces meubles parce qu’ils n’ont rien d’élégant. Pour eux ils sont beaux car la beauté, c’est le confort et la sécurité.

Par le bout de la ficelle

Je tire deux petits visons par une ficelle. Ces bêtes douces et aplaties avec leurs petits bouts de museaux noirs et durs me fascinent. Je les traîne comme de petits chiens et ils m’obéissent. J’imagine qu’ils ne sont pas arrivés dans mes mains par hasard. J’ai dû farfouiller dans un placard, les dénicher, demander à quoi ça sert et si je pouvais jouer avec. Qui m’a donné la ficelle ? Ils sont doux mais je ne crois pas être très tendre avec eux. Ma grand-mère me laisse jouer. Je les adore. Initialement je crois que cela servait à tenir chaud au cou et que cela devait être très élégant.

le chocolat Côte d’or aux noisettes

Le chocolat Côte d’or aux noisettes : c’est son péché mignon, une de ses rares gourmandises car Clara mange  peu, elle est très mince voire maigre, une quarantaine de kilos. Devenue âgée, il faudra veiller pour qu’elle ne perde pas trop de poids. Sa minceur était peut-être une élégance, elle résultait aussi d’une opération : un ulcère et une partie d’estomac en moins après la guerre. Je traverse régulièrement le palier en fin de journée; elle m’attend avec un petit sourire en coin et me donne le carré de Côte d’or aux noisettes. Quand ils ne sont pas là, je me souviens d’emprunter les clés, d’entrer secrètement chez eux, d’ouvrir le placard et de grignoter frauduleusement.

La flamme

Ma grand-mère est dans la cuisine ; elle passe une aubergine à la flamme. C’est le secret. Il y a bien des manières de préparer cette entrée mais le secret du bon goût fumé, c’est la flamme. La flamme bleutée de la gazinière et elle, concentrée qui passe et repasse le légume oblongue à la peau noire. Je regarde, je sais déjà que sans flamme ce ne sera pas pareil. La desserte à roulettes, la gazinière blanche, l’évier robuste avec une grande cuvette, la fenêtre qui donne sur le jardin, un petit frigidaire, une table où ils ne mangent pas et un meuble en formica qui contient le chocolat Côte d’or.

Eux

Je pense de plus en plus souvent à mes grands-parents. Mes grands parents sont avant tout deux personnes (je m’excuse pour les autres mais je ne les oublie pas non plus), celles qui habitaient de l’autre côté du palier et chez qui j’ai passé une bonne partie de mon enfance. Aujourd’hui ils sont au cimetière de Bagneux et c’est là où j’aimerais aussi prendre terre.

Celui que j’appelle mon grand-père n’est pas à proprement parler mon grand-père maternel puisqu’il s’agit du beau-père de ma mère. Un jour, je l’ai vexé en le présentant maladroitement à une amie comme mon « faux » grand-père. Je m’en veux encore aujourd’hui.

Ma grand-mère est Clara, la mère de ma mère, la plus belle des sœurs exilées, la plus coquette.

Je n’ai aucune photographie de mes grands-parents, juste une bague de ma grand-mère que je porte à la main droite au majeur. Je me souviens très bien d’une photographie dans un cadre au-dessus de leur télévision. Clara est fine, les cheveux retenus par un bandeau blanc, elle porte un short de la même couleur. Nicolas la tient serrée par le bras, elle sourit et lui a toujours ses grands yeux clairs. Ils marchent, heureux, amoureux, le long d’un quai au bord de mer.

Petite, lorsque j’avais du chagrin ou du souci, c’est toujours eux que je suis allée voir.

Ils me manquent. Billet après billet, je vais essayer de les évoquer.

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