Aujourd’hui je me suis fait plaisir

Cela a commencé par une paire de bottines, seyantes et très confortables. Ainsi chaussée, je me suis dirigée vers la boutique Clarins derrière le Bon Marché. Alors que je cherchais un fard à paupières, une charmante hôtesse a proposé de me maquiller. Eponge, pinceaux s’activent. J’entends parler de fraîcheur, lumière, teint unifié, éclat, légèreté, bonne mine. Je repars avec l’éclat flash Champagne et un joli fard à paupière. Et pour terminer, je craque pour un manteau dont a priori je n’ai pas absolue nécessité mais qui me va comme un gant et qui est à -50%.

Voilà une journée bien agréable.

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Le guet

Déjà cela me rendait triste de voir les deux policiers municipaux devant la synagogue de ma petite ville. Je regardais l’église juste en face, portes ouvertes, accueillante et j’avais un sentiment de peine et d’injustice. Oui, c’était triste de devoir assurer la sécurité d’un lieu qui ressemblait déjà à un bunker avec code à l’entrée, caméra de vidéo surveillance. Pourtant j’aurais dû me réjouir car les policiers n’étaient pas vraiment sur leurs gardes. Le matin, très tôt, je passais devant la voiture où ils papotaient au chaud à l’intérieur.
Après les événements de cette semaine, mon cœur se serre davantage, j’ai l’impression d’être dans une situation de guerre qui ne dit pas son nom. Ils ont le visage poupin, ces jeunes militaires. Très jeunes, avec leur large béret noir. Si jeunes, la peau rosée par le froid, la mitraillette au poing, ils font le guet. Ils ont reçu des ordres et leurs yeux sont en alerte : être les premiers à voir l’ennemi. A côté, nous passons. Je crois que personne n’oublie.
Hier au milieu de la nuit, ils gardaient déjà cette forteresse éteinte, sans vie. Alors ce matin, j’ai eu envie de les saluer. Ils ont mis quelques secondes à me répondre, probablement parce que leur ordre de mission n’autorise pas une seconde d’inattention mais lorsque j’ai évoqué qu’ils étaient chasseurs alpins, j’avais reconnu leurs larges bérets, ils m’ont dit venir de Grenoble.
Ainsi ils ont quitté leurs montagnes pour arpenter dix mètres carrés de macadam plat. J’espère que les responsables de Vigipirate ont organisé une rotation intelligente, que cette chair qui m’a l’air bien ingénue sous le treillis puisse au moins profiter de tous les monuments parisiens, qu’ils arpentent certes, mais qu’ils arpentent en revenant avec de jolis souvenirs.

De la tranquillité

J’ai eu une pensée émue pour cette jeune mère ce matin dans le parc. Son aîné m’avait dépassée à vélo et j’ai entendu la jeune femme crier « Eléonore » tandis que la cycliste haute comme trois pommes filait sans rien entendre. La jeune femme s’est mise à courir en ballerines plates, vernies, noires, imaginant déjà la fillette perdue, sortant du parc, face à la meute des voitures, percutée, enlevée… Continuant mon chemin j’arrivais à la hauteur du cadet, 24 mois, casqué, immobile sur son tricycle, fixant de ses yeux noirs la silhouette maternelle. Quand celle-ci eut franchi la distance réglementaire des 100 mètres qui permet à tout petit d’imaginer la disparition de l’être qui lui a donné vie, il s’est mis à crier sur un ton déchirant « Maman !!!!! ». J’arrivais juste à sa hauteur, je n’ai pas osé m’approcher et lui suggérer d’appuyer sur les pédales de son vélo pour rejoindre « maman » ; j’ai craint que l’arrivée d’une figure étrangère déclenche un cataclysme de hurlements. Néanmoins j’ai pensé à cette jeune maman dont la promenade dominicale se terminait par le grand classique du grand qui s’est barré je ne sais où tandis que le petit hurle à la mort et refuse d’avancer. Ah ! qu’il est agréable d’avoir des ados qui font la très grasse matinée du dimanche.

Comment?

Comment démonter le discours haineux ?
Comment faire en sorte que les mots « venger le prophète », « venger le peuple palestinien » ne sonnent plus justes aux oreilles de certains de nos concitoyens ?
Comment faire pour que mes jeunes élèves musulmans surmontent leur malaise ? Une détresse certaine se lit dans leurs yeux « respecter le prophète sans passer pour un traître » « être citoyen d’un pays qui accepte la critique de la religion ». Tout ceci n’est pas facile.
Comment faire pour qu’il n’y ait plus des hommes armes au poing devant les synagogues ?
Certaines choses doivent nous mettre de bonne humeur :
Les millions de manifestants qui ont marché ensemble, qui ont souri les uns aux autres, compressés dans cette foule bienveillante.
La solidarité des dirigeants européens et internationaux.
La venue de Mahmoud Abbas. J’ai trouvé cela courageux et symbolique.
La non-invitation de Marine Le Pen.

Acceptation

J’ai remonté la rue Saint-Jacques, passé le Vieux Campeur, le musée Cluny et je suis entrée à l’intérieur du lycée par une petite porte. J’attends dans le hall d’entrée, une vaste salle qui donne sur la cour d’honneur, un joli jardin à la française, quelques inscriptions sur un mur un peu décrépi probablement « historique ». J’attends le professeur principal d’Avaleur de steak. De larges plaques de marbre où sont inscrits les anciens élèves morts pour la France en 1914, des vitrines qui racontent des bribes d’histoire du lycée, quelques élèves passent. Je remarque qu’au pied du sapin il y a une paire de chaussons. Un petit bonhomme ambré, pull incertain, me salue, je le suis dans sa salle ; passage de coursives avec des courants d’air ; nous voici dans la salle de physique. Je suis assise sur un tabouret, lui derrière son bureau à carreaux blancs, je remarque l’assortiment soigneux de craies de couleur qui forme un arc-en-ciel.
Son message est simple, clair, il s’agit de celui de l’acceptation et de la progression douce. Il faut préserver ces élèves et il semble parler d’expérience car il s’occupe depuis longtemps de cette classe particulière dans ce lycée particulier. Ils sont 39 petits pois, triés sur le volet, 39 cas particuliers. Donc on les préserve, on évite que les normes ne les fassent se refermer comme des huîtres. Et puis tout à coup, il s’arrête
– J’aimerais quand même vérifier quelque chose avec vous… parce qu’il me semble… sur la fiche qu’il a remplie…
Il ouvre un calepin vert, feuillette de petites fiches vertes et je commence à prévoir ce qu’il va me dire.
– Ah, oui, c’est bien ça… pour votre profession, il a marqué « professeur de français », alors on s’est demandé si c’était une boutade ou si c’était vrai parce qu’il a le sens de l’humour.
Vous pouvez imaginer ma tête sur mon tabouret.

Remake

Aujourd’hui, j’ai fait Mme de Sévigné, dans une improvisation totale, sans robe ni maquillage (dommage), pour réveiller mes élèves qui étaient à leur quatrième heure de cours de la matinée et leur deuxième heure de français successive. Nous avons imaginé que le collège était la cour de Versailles et que je venais d’y apprendre une nouvelle impensable.
Je rentre chez moi (à savoir la salle de classe) dans la précipitation, je claque la porte et me jette sur mon bureau…
– Alors comme elle n’a pas de téléphone, que va-t-elle faire ?
– Elle va écrire une lettre. (Trop forts, mes élèves !)
Et me voici en train de lire la lettre adressée à M. de Coulanges :
« Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’aujourd’hui, la plus brillante, ,la plus digne d’envie : enfin une chose dont on ne trouve qu’un exemples dans les siècles passés, encore cet exemple n’est-il pas juste; une chose que l’on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Lyon ?); une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde… »
Enfin pour leur faire comprendre le caractère prodigieusement inouï et insensé du mariage entre Monsieur de Lauzun et Mademoiselle, nièce du roi, j ‘ai cherché, en une fraction de seconde, un exemple qui puisse les faire réagir.
– C’est comme si vous veniez d’apprendre que François Hollande allait épouser Angelina Jolie.
Alors là, j’ai récolté ce que j’attendais dans un brouhaha de salon du XXIe siècle, je n’existais plus, ils étaient tous en train de s’étrangler, de s’apostropher et de s’exclamer sur ce mariage annoncé.