Ironie

L’année dernière lorsque je rentrais des vacances de la Toussaint j’apprenais la disparition de ma voisine du dessus. Vivante à mon départ, incinérée à mon retour. Cette radicalité m’avait inspiré un billet.

Les mois ont passé. Le voisin du dessus a été triste. Puis on a aperçu une jeune femme. Il ne nous l’a pas présentée, gêné.

Au retour de ces vacances de la Toussaint, j’ai poussé la porte en verre pour pénétrer dans le hall de l’immeuble et j’ai constaté ce détail : un nouveau nom est scotché sur la boîte aux lettres de mon voisin du dessus.

ebay

C’est un jeudi soir. Je m’en souviens parce ce soir-là je vais à mon cours de stretching pour me détendre. Déjà la journée a été éprouvante, j’ai eu six heures de cours et je me suis lancée dans un débat philo avec une classe de 3ème sur le thème « être un homme/être une femme ». Mais ce n’est pas grave. Il est 20h30 je rentre. Manga girl a réussi à réchauffer le poulet ratatouille. En revanche, elle est perplexe devant du riz qui refuse de cuire. Il faut dire que la casserole est sur une plaque éteinte, donc forcément cela va être plus long.
Avaleur de steak nous rejoint pour le repas. Au bout d’un moment, je trouve qu’il a les yeux bien rouges. N’aurait-il pas fait trop d’écran ? Et là, comble de l’horreur, Avaleur de steak ne me conteste même pas, il cligne de l’œil d’un air coupable. Allez hop, livraison immédiate de son ordinateur portable et de son téléphone sur le guéridon de l’entrée. Avaleur de steak ne renâcle même pas, il dépose sur le guéridon. Et tu liras de la philo ce soir !

Enfin je m’éclipse pour aller m’allonger sur mon lit et ouvrir avec délice un roman quand j’entends manga girl dire à son frère : « Il paraît qu’il y a des enfants qui ont essayé de vendre leur mère sur ebay. »

J’ai rigolé doucement car j’aime l’humour caustique mais le comble a été atteint lorsqu’Avaleur de Steak est venu s’allonger près de moi avec un livre à la main et qu’il m’a fait la lecture à haute voix de La République de Platon. Là, j’étais achevée.

Professeur cruche

Lula est blonde avec des lunettes, sourit à peine et suit le cours de français très sérieusement. Je n’ai pas fait particulièrement attention à elle. Au bout de quelques jours, une collègue m’apprend que Lula a quitté le dispositif d’intégration pour les élèves non-francophones et qu’elle a donc intégré une classe de 3ème « normale ». Je l’interroge un jour sur une leçon et je m’aperçois qu’elle n’a absolument rien compris aux figures de style. Elle pleure, je suis désolée et lui demande de venir me voir à la fin du cours.
– Ce n’est pas grave Lula, tu viens d’où ?
– D’Ukraine.
– Tu parlais le français avant d’arriver ?
– Non, madame.
– Cela fait combien de temps que tu es en France?
– Dix-huit mois.
– C’est formidable, tu parles très bien.

Et c’est là que professeur cruche se met en action.

– C’est super, on va étudier « Enfance » de Maxime Gorki. Si tu as des difficultés pour le lire en français, tu vas pouvoir le lire en russe.

C’est bizarre, je l’ai sentie se figer.

Et puis quelques jours après, j’ai eu l’étincelle. Ukraine/Russie, il n’y aurait pas eu un problème ? J’imagine la tête des parents quand ils ont dû acheter un Gorki. Venir en France pour étudier la littérature russe !!!

Aujourd’hui, je lui ai fait un petit cadeau , il faut dire que le livre s’y prête.

– Vous avez remarqué en lisant Enfance de Gorki, dis-je en m’adressant à la classe, que tous les russes ne font pas dans la dentelle et que certains même sont des brutes épaisses.

Elle a soulevé les yeux de son cahier et m’a jeté un petit sourire complice.