La vie

Il faut sans cesse réinventer la vie.

Même déracinés, détruits, recomposés, nous reprenons forme. La vie n’est jamais morte. En nous sont des racines, invisibles. Elles se développent quand nous grandissons, pousses à l’envers. De telle sorte, que nous ne savons jamais très bien ce qu’est notre vie. Qui est le décor ? Où est la vie ? Est-ce les événements que nos mains chaque jour construisent ? Ou bien ce que nous cachons, ce que nous cherchons sans cesse ?

Un mot

Cet après-midi en ouvrant la boîte aux lettres, je suis tombée sur une feuille pliée où était écrit :

« Pour Mangagirl de la part de Marie-Maguelone (Solfège) : il y aura un examen blanc le 18 mai, il convient de travailler cette feuille ainsi que les exercices indiqués. Parfaite réception. La famille B. »

Mangagirl n’est pas allée à son cours de solfège samedi parce qu’elle partait en colonie. Je ne connais pas la famille B., ni Marie-Maguelone. Je suppose que le professeur de solfège a informé ses élèves d’un examen blanc le samedi de la rentrée et qu’ils ont cherché des moyens pour informer les absents.

Que cette petit fille ait pensé à Mangagirl, qu’elle et sa famille aient trouvé notre adresse, attendu devant la porte qu’une personne fasse le code et glissé ce mot dans notre boîte, m’a fait un bien fou. Après un ou deux jours où j’avais le moral au fond du bocal à cornichons, j’ai repris espoir dans l’espèce humaine.

Il faut voir le verre à moitié plein.

Et bla, bla, bla

J’aime bien nos discussions du second étage. Dans cette grande école (plus de 500 élèves), nous formons une bonne équipe de voisinage, celle du second bâtiment B. Pas d’entourloupes, pas de chamailleries, juste de la rigolade et de l’entraide. J’aime ces discussions de la vie, celle du temps, de nos couleurs de vernis, de nos formes, de nos plantes de balcon, des variations hormonales. Rien ne nous échappe, une nouvelle jupe, un pied dénudé dans une sandale précoce, un décolleté, un visage fatigué, la couleur piquante d’un manteau ou d’une nouvelle montre. On parle des vacances passées, de la politique, des réformes, des vacances à venir, de nos enfants à problème, des parents d’élèves, d’une recette de cuisine. Je crois que la vie dans cette école ne serait pas la même sans mes chères voisines.

Repasser

J’ai repassé en écoutant les émissions d’Antoine Compagnon autour de Montaigne. J’ai « fait le bourgeon » face au soleil sur le balcon plein sud en écoutant les émissions. J’ai noté, lu, relu. Cela fait quelque temps maintenant. Aujourd’hui, il fait si bon, mes pensées violettes et orange se tiennent encore à la chaleur et lorsqu’on se penche sur elles, elles ont un parfum de miel. C’est donc le moment de parler de ce texte.

En le lisant, j’avais été surprise par la propension de Montaigne à faire état de sa « médiocrité ». Me disant même qu’il en faisait un peu trop et que cela manquait peut-être de sincérité. Est-il sincère ? Ne nous provoque-t-il de temps en temps ? Il dit de lui-même qu’il n’est ni beau, ni intelligent, ni volontaire. Ne se moquerait-il pas de nous qui le lisons religieusement, lui, le fils à papa, fainéant, complaisant avec ses faiblesses, égocentrique, pas vraiment courageux, ni très engagé.

Apprendre en picorant, s’interroger, changer d’avis, changer d’activité, y revenir, paresser. Suivre son plaisir. Suivre son bonhomme de chemin.

Une question me tient. Montaigne a-t-il été amoureux ? L’amour l’a-t-il ébranlé, fait changer dans son être le plus profond ? Des pages sont consacrées au désir et au sexe ; d’autres au mariage. Aucune ne parle vraiment du sentiment amoureux, mais peut-être n’existe-t-il pas au XVIème siècle ? Ou bien est-ce parce que j’ai lu les Essais dans une version abrégée ?

Il y a Marie de Gournay certes mais quelle place a-t-elle réellement occupée ? Elle arrive presque trop tard dans la vie de Montaigne.

Est-ce la raison de son amitié si forte avec La Boétie ? Idéalisée, peut-être, par la mort précoce de celui-ci.

Autre interrogation : Montaigne n’a pas de questionnement sur les inégalités sociales. Ouvert, tolérant, il ne souhaite pas que le monde change. Mais pourquoi imaginer changer les choses lorsqu’on est du bon côté ?

Sans être sûr de rien, il m’apparaît pourtant comme un homme sûr de lui. C’est bien là le paradoxe. Secoué par le monde, secoué par ses pensées, il n’est jamais désarçonné. Il n’y a pas de vertige, pas de doute absolu. Il est sûr de son jugement mais capable d’en douter à n’importe quel moment et d’être convaincu par un autre point de vue. Montaigne ne tombe jamais, il saute d’une pierre à l’autre. Il se construit son chemin solide et incertain à la fois.

J’ai aimé le lire même si effectivement ce n’est pas l’homme du changement et de la modernité.  Il n’a pas eu le temps d’être féministe mais ces derniers gestes laissent à penser qu’il aurait soutenu la cause des femmes. Léguant une partie de sa bibliothèque à Marie de Gournay, lui confiant l’édition des Essais, il marque là son affection, sa confiance dans un esprit qui s’avère être celui d’une jeune femme.

(Un été avec Montaigne sur France Inter http://www.franceinter.fr/reecouter-diffusions/384649 .)

Cogito

Après le déjeuner, j’ai commencé à lire la présentation du Discours de la méthode. J’avais écouté, quelques jours auparavant, une émission Une vie une œuvre sur Descartes et donc l’envie était venue de se pencher sur le texte. Après quelques pages, je n’eus aucun doute sur le début de torpeur qui m’envahissait, non pas que la présentation soit ennuyeuse mais plutôt l’heure davantage propice à l’abandon qu’à la concentration. Après une courte sieste, je repris la lecture sur le balcon. Avaleur de steak vint me retrouver pour me lire une petite histoire qu’il trouvait jolie et qui était dans son manuel de chinois. La voici :

Zhuangzi et le papillon

Un jour, le philosophe Zhuangzi s’endormit dans un jardin fleuri, et fit un rêve. Il rêva qu’il était un très beau papillon. Le papillon vola çà et là jusqu’à l’épuisement ;  puis, il s’endormit à son tour. Le papillon fit un rêve aussi. Il rêva qu’il était Zhuangzi. À cet instant, Zhuangzi se réveilla. Il ne savait point s’il était, maintenant, le véritable Zhuangzi ou bien le Zhuangzi du rêve du papillon. Il ne savait pas non plus si c’était lui qui avait rêvé du papillon, ou le papillon qui avait rêvé de lui.

Troublée, je lui dis :

–      Mais alors, le « Je pense donc je suis », ça ne marche pas ?

–      Si, répondit Avaleur de Steak, « il pense donc il est ».

Mais qui ? Le papillon ou le philosophe ?

En réfléchissant au soleil, je m’aperçus que le Cogito me posait beaucoup moins de problème. Aucun doute je n’étais pas un papillon mais résolument une ménagère de moins de cinquante ans.

C’est pourtant si joli de pouvoir imaginer être un papillon.

Sur le trottoir

J’ai cru que c’était lui. Qui attendait comme moi que le feu passe au rouge sur le trottoir d’en face. J’ai eu un pincement au cœur. Celui de le voir. L’idée que nous ne nous verrions pas, qu’il mourrait un jour, peut-être bientôt et que nous ne nous dirions rien.

J’ai cru le voir un autre jour. Particulier, dans ce parc où j’attendais cet examen ce jour angoissant. J’ai cru le voir assis sur un banc. Ce n’était pas lui. Ce jour-là, j’aurais aimé me blottir dans ces bras et lui dire combien j’avais peur.

Une autre fois, il s’était écrié : « J’aimerais bien avoir une fille ».

J’y avais cru. Au téléphone, je lui avais dit : « J’aimerais bien avoir un père ».

Il avait été enfin clair : « Ce n’est pas possible, j’ai fait un choix ».

Je m’en fiche de tout ça. Le tableau n’est pas si noir. Je prendrai ce qui reste. On regardera les étoiles, on parlera de Royère et puis c’est tout.

La Porsche

Krousty me fait rire. En ce moment à l’aide individualisée, nous dessinons une armoire à mots pour ranger les mots selon leur nature grammaticale dans des tiroirs. Il y a donc le tiroir des noms avec deux piles : la pile noms propres et la pile noms communs. Ce matin je demande à Krousty et son comparse de me donner un nom propre et Krousty tout de suite répond :

–      Porsche.

Sauf qu’au tableau, j’écris Porshe et que saisie d’un doute je vais vite regarder sur Internet.

–      Les enfants, écoutez bien, j’ai quelque chose d’hyper important à vous dire.

Krousty me regarde mi étonné mi plein d’espoir

–      Quoi, c’est hyper important d’avoir une Porsche ?

Et je me suis marrée assez longtemps parce que je n’allais pas leur annoncer que c’était hyper important d’avoir une Porsche, mais plutôt que c’était hyper important d’avoir le doute orthographique. Constatant la distance entre la Porsche et le doute orthographique, j’ai épargné mon couplet de maîtresse à mes deux loustics et j’ai juste mis un « c » à Porsche.

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