Une semaine

Une belle bêtise

C’était avec les cinquième. Une classe à trente zozos. Il y en a un, pas très actif, qui suce sa règle au lieu de faire son exercice. Je m’exclame : « Au lieu de travailler, tu suces… » Pas eu le temps de terminer ma phrase. Ils étaient tous tordus de rire sur leur chaise, les yeux effarouchés « Oh, la, la, Madame, qu’est-ce que vous avez dit ! »

Un bon moment

C’était toujours avec les cinquième. Je les écoute me lire leurs textes écrits à partir de la consigne suivante : tu ouvres ton sac et tu fais la liste de son contenu en utilisant des déterminants différents. Ils me regardent, on se regarde. Je ne peux leur dire qu’une chose : ils ont écrit de très bons textes, j’aime, bravo, c’est super, je les félicite. Peuvent être fiers d’eux. Ils me regardent. Sont contents. Sont heureux.

Changement de camp

Mes grandes saucisses restent indigestes, j’ai donc le ventre qui me tortille avant de démarrer un cours avec eux. Vendredi, nous faisons un bilan et je choppe un des rares qui trouvait grâce à mes yeux en train de tricher. Un froid glacial envahit la classe, j’énonce qu’il aura zéro, il ne reçoit des autres aucune solidarité. Je suis très en colère, mais c’est une colère retenue, empreinte de déception. Et la colopathie change de camp. Mon pauvre élève termine le cours blanc comme un linge. Je sens que l’heure est très longue et très pénible pour lui.

Un peu de ciel bleu

J’ai suivi les bons conseils de Samandti : fractionner, mettre des bonus. Cela marche bien… surtout avec mes sixième et mes cinquième. Ça marche mieux avec mes troisième. Mais avec eux, j’utilise aussi le troisième conseil : le fichu, l’imperméable. J’y ajoute des bottes, un parapluie et un carré de chocolat. Merci aussi pour tous vos petits mots de soutien.

Avant d’oublier

C’était au mois d’août, j’y suis allée avec un prétexte, voir une exposition sur la spoliation des juifs pendant la guerre. Quand on arrive, une pancarte  vous demande de rester dans la rue, en bas de l’escalier et vous informe que quelqu’un va venir vous voir. Pourtant, ce jour là, Paris était si paisible, il n’y avait pas de raison de se croire ailleurs qu’en France. Effectivement, un jeune homme, un agent de sécurité s’est approché de moi pour m’accueillir et me dire que je pouvais y aller. Ensuite, il y a un sas de sécurité comme dans les banques, un passage de sécurité comme dans les aéroports et je comprends que ces morts ne peuvent plus supporter l’opprobre, la crasse, l’injure, le jet de salive, l’insulte, la profanation. Même si c’est désolant, ils doivent être protégés et vivre dans un bunker. Je suis entrée par le mur des noms, en fait j’étais venue pour cela. Parce que la dernière fois, je ne les avais pas trouvés. C’est étroit, classé par année, avec cette année 1942 qui ne termine pas. Il y a des rafistolages sur le mur, des noms masqués avec une sorte de plâtre sparadrap. Je ne peux pas vous décrire  ce cimetière immense et minuscule à la fois. J’ai une pensée pour ceux qui n’ont pas trouvé une place notamment les gitans et les homosexuels. Je me dirige à la lettre « L » mais je ne trouve pas leurs noms. Il y a des noms effacés mais ils ne sont pas à la bonne place. Une femme avec une amie recherche une camarade juive qui était dans sa classe et qui a été arrêtée. Une autre femme, assise, pleure. Une autre, plus jeune que moi, laisse ses larmes couler derrière de grosses lunettes noires. Elle est très jolie, « branchée » et son jeune compagnon semble un peu désemparé  à quelques pas à côté d’elle. Un homme plus âgé prie, il ouvre grand les bras et psalmodie. Je cherche les noms et je ne les trouve pas.  Respirer et avoir le courage de demander. Il y a de jeunes femmes habillées en vert qui sont à l’accueil du Mémorial. On se croirait toujours dans un aéroport sauf qu’elles sont très gentilles. Elles cherchent avec vous sur l’ordinateur. Leurs noms avaient été orthographiés Leinsieder au lieu de Leimsieder. Les noms masqués sont bien les leurs. Quelqu’un a fait une demande de rectification orthographique. La jeune femme m’emmène sur la partie du mur où ils seront prochainement inscrits. Voilà, ils existent, je suis soulagée.

Après avoir vu l’exposition, je descends dans la partie permanente, certains documents, notamment les vidéos, me plongent dans l’irréalité.

En entrant dans la rotonde des enfants, celle où ont été réunies les photos des enfants déportés, je me dis que ce serait trop beau de les trouver là. Et pourtant, en regardant attentivement chacune des photos, je les ai trouvés. J’ai trouvé deux photos, leurs photos. Bien sûr, ce sont les visages de Cylla et de sa sœur Dopché que j’ai reconnus. Samuel et Charles sont là. Il y a un tabouret dans cette rotonde. Ce tabouret est recouvert de la même moquette que le sol. En fait c’est le tabouret pour ceux qui reconnaissent des gens sur des photos qui sont un peu en hauteur. Ce n’est pas écrit sur le tabouret, mais j’ai compris, alors je l’ai pris et je suis montée pour les voir de plus près. Ils sont là, souriants.

J’espère que le chagrin n’atteindra pas mes enfants, qu’il ne leur restera que la mémoire et la raison.

Je ne peux que remercier ceux et celles qui ont fait que ces photos soient là. Ils perdureront ainsi.

 

 

 

 

 

De mal en pis?

Bien sûr, j’ai lu avec attention vos commentaires et plus particulièrement celui de Samandti que je remercie. Mais bon… malgré ma bonne volonté, je ne réussis pas à être une reine et j’ai bien des difficultés à gérer ces grandes saucisses.

J’ai tenu mardi (il faut dire qu’ils ont planché sur un devoir de brevet), j’ai tenu jeudi en donnant 2 punitions. Mais aujourd’hui, j’ai senti cette boule au ventre, la chaleur qui monte, l’envie de fuir, de tout arrêter et puis j’y suis allée, en prenant l’air de rien, je suis entrée dans la classe.

Pas envie de lutter, j’ai attendu. Les punitions avaient été faites mais pas envie du bras de fer, je me sentais perdante. Alors j’ai laissé aller les choses, on peut dire qu’ils ont pris le pouvoir. Je sais, c’est mal, mais je ne pouvais faire autrement. Je ne pouvais plus entrer dans cette classe avec cette « pas envie », ce stress qui vous donne le dégoût, ce n’est pas possible, il faut avoir envie de venir. Pourtant j’ai réussi à les accrocher sur un extrait d’un long dimanche de fiançailles, à  les intéresser sur la condition des soldats, les mutineries, les gueules cassées. A certains moments la classe a été une classe vivante qui participait, et même les pires levaient la main. Mais je les ai perdus, dès qu’il a fallu passer à l’écrit. J’ai regardé leur emploi du temps, impossible de les coller pendant une heure où j’ai cours, il va donc falloir que je reste une heure de plus au collège si je veux les coller.

L’un d’eux s’est mis à décompter en regardant les autres, il ne s’était pas trompé, à zéro la sonnerie a retenti et je les ai libérés, sans leur donner de devoirs, bien plus fatiguée qu’eux.

Ils se soudent sur mon dos, sont partis en me disant tous « Au revoir Madame, Bon week-end Madame » avec la banane. On peut les comprendre, un cours comme ça, c’était l’aubaine.

Ce la donc risque d’être très difficile avec cette classe. Malheureusement cela suffit pour me déstabiliser. Faut tenir. Aujourd’hui, pour tenir, je ne pouvais pas faire autrement car sinon, je serais partie.

 

Deux jours de cours seulement

6ème, 5ème, ça va. Heureusement.

Mais 3ème. Ils n’ont pas été dupes.

Pas aimé le questionnaire de Proust. Parler d’eux, pas de leur âge. Une fiche à trous ? Mais c’est quoi ce truc, madame ! Gros charivari. Ça rigole, ça parle tout fort. J’ai l’air un peu con. Ils me baladent, répondent. Z’êtes trop sévère. Non, madame ! Ouf, ça sonne. Elle débute. On va s’amuser. Moi, petit chaperon rouge, eux Grand méchant loup.

En fait ils s’inquiètent. A juste titre.

-Vous allez nous préparer au Brevet ? Z’êtes sûre ?

Et paf, je leur torche, une dictée. C’est fou, ça les rassure.

Et paf vendredi de la grammaire. Mais les déterminants, ça ne leur plaît pas. Et madame, c’est du CE1 ? Ben non, tu vois, c’est dans un manuel de troisième. Faut dire que j’ai sélectionné les exercices que je comprends. Le référent du bidule cramoisi dans l’énoncé arqué, es-tu là ? J’en sais rien, j’ai beau me concentrer. Si tu es un pronom autonome, frappe trois coups sous la table? Je renonce à leur faire les pronoms. Je ne connais que les pronoms classiques. Fin du cours, ils me demandent si les devoirs seront notés. Il n’y a pas que les notes dans la vie, que je leur réponds. Vous êtes là pour apprendre, pour progresser, je ne suis pas là pour vous noter en permanence. Ça vous sert à quoi, les mauvaises notes. Ils me regardent l’air perplexe. Vraiment bizarre, cette prof.

Avec ça, deux nuits sans beaucoup de sommeil. Bon je m’accroche. En plus ils m’ont collé deux heures sup. Je suis épuisée, limite. Heureusement le week-end est là. Vendredi à 20H30 je m’écroule dans mon lit. Le médecin me donne des trucs pour dormir si besoin, des machins contre les palpitations pour les réunions de parents. Une vraie ordonnance de droguée, névrosée. On rigole parce qu’il commence à me connaître.

Voilà, sinon avec les sixièmes on est tout pareil. On vient de la même histoire, alors cela semble facile. Heureusement une collègue m’a pris sous son aile pour les troisième, je vais suivre sa séquence. Il faut que j’assimile son cours et ce qu’ils doivent savoir pour le restituer. Ce n’est pas compliqué en soi, mais c’est une mécanique technique à acquérir. Sinon je prépare à fond en utilisant les manuels, c’est très imparfait et frustrant. J’espère que cela va continuer à bien se passer avec les autres classes. Passe mon temps à bosser. Ai eu le temps de lire vos blogs.

Néanmoins, je suis heureuse de ce changement, j’espère trouver ma place, acquérir toutes les ritournelles théoriques et un jour trouver une juste voix pour leur parler de ce que j’aime.

Mais où est-elle passée ?

Et bien voilà. Il y 4 jours, j’ai fini par réussir à avoir la principale du collège, nouvelle arrivante aussi qui m’annonce : « vous aurez deux sixième, une cinquième, une troisième ».

Glourps !!! Impossible de n’avoir que deux niveaux, tous les emplois du temps sont faits. J’ai l’impression qu’ils ne se rendent pas bien compte de la situation, j’arrive de l’école élémentaire, je débarque le cartable vide, sans avoir le « cours en bouche », pas encore bien claire sur toutes les notions, sans connaître le monde des ados.

Après avoir raccroché, mon sang a tourné en eau de boudin, je n’ai pas dormi de la nuit, le corps chiffe molle, la tête comme une bouteille de Schweppes et pshitt, c’est sorti en larmes.

Alors, voilà j’ai retroussé les manches, avec toute la candeur et la frayeur du débutant. J’essaie surtout de trouver des solutions pour ne pas me laisser déborder.

Avant tout je reste très anxieuse. Mon cœur bat la chamade et ma raison n’arrive pas à le calmer. J’ai la trouille, m’effondrer, clapoter, être jugée, seule, les gros méchants ados, collègues indifférents, pas sympas, chacun sa merde, c’était trop dur pour vous, vous n’aviez qu’à ne pas le demander ce détachement, elle n’a pas le niveau, est-ce qu’elle va tenir le coup ?

Néanmoins, j’ai fait tout cela pour ne pas m’éteindre, pour continuer à imaginer l’avenir, pour sentir les mots plus près de moi.

Alors, en garde, Seringat. Affûte ta cervelle, prends-toi un petit calmant et tu rigoleras quand tu reliras ce billet dans dix ans.