Filer

Laisser filer la fête de l’école. Encore froid ce matin. Il fallait la polaire, porter les tables, les chaises, mettre de la couleur dans la cour. Le tsoin-tsoin des parents. Les yeux ébahis des enfants. La kermesse, quel joli mot ! Laisser flotter le temps, le temps des paroles, des mots que l’on a toujours dit, ceux qu’on aime bien. Les mercis et puis les sales regards, les sourires hypocrites. Décrocher, plier bagages. Heureusement il y a toujours quelques généreux parents pour nous aider. Je sentais la quille. Déjà l’agenda semble se calmer. Alors, filer, filer vers la bouche du métro. Acheter deux carnets de tickets, promesse de jours plus libres. La météo, ce matin et j’exulte, je n’y crois pas, l’arrivée d’un été dru qui tient une semaine entière. Descendre au métro saint-Placide, la rue commerçante. Flirter avec les boutiques, butiner. Oui ? Non ? Au Bon Marché, rêver, croiser Audrey Tatou dans une sorte de boubou bleu, l’air très fatigué, avec un pansement au menton, mais son visage si fin et ses cheveux courts, bruns, ondulés. Tout pareil. Dernière adresse, les vendeurs glissent, les boîtes à cartes bleues s’étouffent. L’argent coule et sort des poches. Voilà, quatre petits paquets dans la main droite et je reviens.

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Frère Jacques

On était en train de faire art plastique. Enfin plutôt art visuel, cela s’appelle comme ça maintenant. C’était tranquille. Ils étaient tous à la tâche, juste un petit bruit de fond normal. Celui qui s’explique parce qu’ils se partagent les craies grasses, les pastels. Et puis, je l’ai entendu, sans vraiment faire attention. J’étais assise au bureau, je ne sais plus ce que je faisais. Krousty s’appliquait, juste en face de moi. Il chantonnait tout doucement en lui-même : « Frère Jacques, Frère Jacques, Où es-tu ? Où es-tu ? Je suis à la messe, Je me lave les fesses. » J’ai dû lever les yeux à « fesse ». Il a levé les yeux. On s’est regardé. Il a fait « Gloups » en rebaissant les yeux. « Qu’est-ce que tu as chanté exactement ? C’est quoi les paroles ? »

Il était un peu embêté et puis il m’a refait tout doucement : « Frère Jacques, Frère Jacques, Où es-tu ? Où es-tu ?, Je suis à la messe, je me lave les fesses. » Je riais intérieurement mais j’ai fait les gros yeux. Alors il m’a dit en faisant son plus grand sourire qui réclame la mansuétude : « C’est mon père qui chante ça. ».

Sacré Krousty, il va résolument me manquer.

Pourvu que ça dure!

Ce matin, un élève m’attendait dans la cour avec un bouquet : des brins de muguet, une pivoine rouge et une branche de lilas blanc. Je me suis dit : Profites-en ! Si ton détachement au collège se fait, ce n’est pas sûr qu’un élève t’attende le jour de la rentrée avec le sourire en bandoulière et un petit bouquet à la main.

Après la récréation, nous avons eu sport avec M., un animateur sportif que j’apprécie beaucoup pour sa gestion de classe, beaucoup moins appréciée cependant par Krousty qui l’a traité de « casse-couilles ». Du coup le Krousty s’est retrouvé chez la directrice, coup de téléphone aux parents, remontage de bretelles jusqu’au cou, punition à faire pendant la récré.  Krousty était un peu sonné, d’autant que je lui ai rappelé avoir rendez-vous avec ses parents demain matin. Aussi la fin de journée fut assez tranquille, il s’est contenté de quelques « scratch, scratch » sur le banc pendant l’atelier de philo.

Pourvu que ça dure!

Et bla, bla, bla

J’aime bien nos discussions du second étage. Dans cette grande école (plus de 500 élèves), nous formons une bonne équipe de voisinage, celle du second bâtiment B. Pas d’entourloupes, pas de chamailleries, juste de la rigolade et de l’entraide. J’aime ces discussions de la vie, celle du temps, de nos couleurs de vernis, de nos formes, de nos plantes de balcon, des variations hormonales. Rien ne nous échappe, une nouvelle jupe, un pied dénudé dans une sandale précoce, un décolleté, un visage fatigué, la couleur piquante d’un manteau ou d’une nouvelle montre. On parle des vacances passées, de la politique, des réformes, des vacances à venir, de nos enfants à problème, des parents d’élèves, d’une recette de cuisine. Je crois que la vie dans cette école ne serait pas la même sans mes chères voisines.

La Porsche

Krousty me fait rire. En ce moment à l’aide individualisée, nous dessinons une armoire à mots pour ranger les mots selon leur nature grammaticale dans des tiroirs. Il y a donc le tiroir des noms avec deux piles : la pile noms propres et la pile noms communs. Ce matin je demande à Krousty et son comparse de me donner un nom propre et Krousty tout de suite répond :

–      Porsche.

Sauf qu’au tableau, j’écris Porshe et que saisie d’un doute je vais vite regarder sur Internet.

–      Les enfants, écoutez bien, j’ai quelque chose d’hyper important à vous dire.

Krousty me regarde mi étonné mi plein d’espoir

–      Quoi, c’est hyper important d’avoir une Porsche ?

Et je me suis marrée assez longtemps parce que je n’allais pas leur annoncer que c’était hyper important d’avoir une Porsche, mais plutôt que c’était hyper important d’avoir le doute orthographique. Constatant la distance entre la Porsche et le doute orthographique, j’ai épargné mon couplet de maîtresse à mes deux loustics et j’ai juste mis un « c » à Porsche.

Aujourd’hui, immarcescible

L’histoire en soi n’est pas vraiment drôle, mais Krousty nous a encore fait bien rire. Récré du matin, Krousty arrive l’ongle du pouce en sang. « J’ai mal, j’ai mal ». On fonce à l’infirmerie et on se transforme en infirmière d’école en lui mettant le doigt sous l’eau froide, un coup de désinfectant. L’ongle n’est pas beau, il a vraiment mal, aussi je le confie à notre bien-aimée assistante administrative Dahlia qui appelle ses parents. T’inquiète, son père vient le chercher. A midi, je repasse dans son bureau.

–      Alors, le père est venu le chercher ?

Et là, je la vois qui pouffe. « C’est à cause de Krousty », me dit –elle. Dahlia a vu arriver de loin une forme humaine la tête complètement dans le plâtre (on voyait juste les yeux) un bras dans plâtre et elle a commencé à ouvrir de grands yeux étonnés. Et Krousty avec sa gouaille immarcescible : « C’est mon père, il raconte partout qu’il a eu un accident mais il s’est fait cassé la gueule par des jeunes ».

Sacré Krousty et pauvre papa.

Immarcescible : qui ne flétrit pas.

Coucou

Lorsque je vois de dos un homme avec un parka en cuir noir et un chapeau en feutre, je pense à mon ancien directeur. Je le vois avec sa carrure massive, son sifflet, tenir en respect 500 élèves prêts à se ruer dans la belle neige blanche.

En arrivant dans son école, il m’a dit « Ici, on est tous différent mais on fait l’effort de bien s’entendre ». Cela m’a fait sourire car je venais de quitter un directeur qui m’aurait dit « Ici on est de moins en moins différents car le plus raisonnable c’est de penser comme moi. »

Quand on rentrait dans son bureau, il nous disait à chacune : « Qu’est-ce que tu veux ma belle ? »

Il est parti définitivement.

Sa photo est toujours dans la salle des maîtres. Sa parka est dans le bureau de la nouvelle directrice qui l’a aimé aussi et qui l’a accompagné jusqu’au bout.

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