Bien négocié

– Maman, tu vois, le vendredi 5, le prof d’EPS n’est pas là, alors on a deux heures et demi à passer sur le temps du midi…
– Donc tu veux ne pas aller à la cantine et tu préfères manger à la maison ?
– Ben, en fait on veut aller manger avec les copines, au coin là.
– Où, au coin là ?
– Ben, au restau japonais, là au coin.
– Non, mais vous n’allez pas aller au restau japonais toutes seules.
Je les imagine les loustiquettes avec leur 12 ans tout crû en train demander une table au milieu de la faune des cadres du midi.
– Ben, si.
– Ben, non je ne crois pas que ce soit possible toutes seules.
– Ben, mes copines elles m’ont dit que « si ».
– Tes copines t’ont peut-être dit que c’était possible mais je ne pense pas que les parents de tes copines soient d’accord.

Silence.

– Mais vous n’êtes pas obligées de manger au restau japonais, vous pouvez aller manger ensemble chez l’une de vous.
– Oui, oui.

Silence.

– Mais est-ce qu’on peut commander au japonais ?
– Ben oui, si vous voulez.

Comme quoi, Mangagirl sait trouver des solutions.

Le dos tourné

Les années se suivent mais ne se ressemblent pas. Pourtant, cette année encore j’ai ma dernière heure de cours le vendredi à 16h30 avec les troisièmes.
J’ai commencé par une bonne nouvelle : « En raison d’un conseil de classe, il n’y aura pas cours de français le 5 décembre » mais j’ai tout de suite précisé que s’ils manifestaient trop sensiblement leur joie, j’étais capable de la remplacer. En conséquence, leurs visages sont restés impassibles. Ensuite le cours se déroule, se déroule… jusqu’à ce que j’entende une voix minuscule et masculine prononcer « Maelys » et une voix tout aussi minuscule mais beaucoup plus sèche répondre « Lâche-moi ». Aussi sans me retourner car j’écris au tableau, je traduis « Si vous n’avez pas compris le message de Maelys, il veut dire qu’elle n’est pas intéressée » et Maelys de renchérir « Merci Madame ». On a dû faire de la peine à un pauvre loulou mais il n’avait qu’à pas draguer pendant mon cours.
Et puis le cours se déroule, se déroule… la nuit est tombée, on sent que le collège est vide, c’est probablement bientôt la fin de l’heure quand une sonnerie de portable retentit. Ce n’est pas un vibreur, ce n’est pas réglé pour faire un petit « pfuitt » étouffé, indication d’un message reçu ; non, c’est une belle sonnerie dans le silence amusé et glacé de la classe « Mais que va faire la prof ? Mais que va-t-il arriver au portable ? » Toujours sans me retourner, je commente : « Merci pour cette belle ambiance musicale » et je termine tranquillement d’écrire ma phrase parce que je n’ai aucune envie de m’énerver. Quand je me retourne Cécilia est toute rouge. L’une des meilleures élèves de la classe fouille dans son sac et réduit au silence l’impertinent. « Et bien c’est toi Cécilia ? » Et la demoiselle devient coquelicot « Excusez-moi Madame », elle porte la main à son cœur et secoue sa tête, « Je suis vraiment désolée ».
Heureusement qu’ils tentent encore des trucs derrière mon dos ou que l’imprévisible se déclenche sinon on finirait presque par s’ennuyer le vendredi en dernière heure. Ça nous change de l’année dernière, mais attention, rien n’est gagné, je reste vigilante et j’aiguise mon sens de la répartie.

Purée, je n’y crois pas

On a fait des pieds et des mains pendant les vacances de la Toussaint et la semaine qui a suivi pour qu’Avaleur de steak fasse sa dissertation sur la poésie. J-1, elle n’était toujours pas commencée. On s’est énervé. Sa lumière est restée allumée tard dans sa chambre. On y a cru. Et puis le lendemain soir, on lui a demandé «Tu as rendu ta copie à la prof ». Et là, on apprend l’inapprenable, « Non, je n’ai rien rendu à la prof ».Tout le monde a rendu sa copie sauf notre affreux souriceau. D’ailleurs, il nous informe qu’il ne rendra rien, on n’a pas voulu l’aider, tant pis, c’est de notre faute. Le surlendemain, il informe sa prof qui exige qu’il lui rende une copie. Après moult galipettes, Avaleur de steak a fini par inventer le concept de la dissertation en une page, ultra synthétique, sans exemples. Inutile de dire qu’il a récolté un 4/20, la plus mauvaise note de sa classe.
Vous savez encore que les parents excusent toujours leurs enfants. Ce n’est pas le pire des élèves, c’est un super matheux, un peu glandeur sur les bords. Mais là quand même, il exagère.
Mangagirl, de son côté, carillonne avec son 20/20 en rédaction.
Enfin les autres parents d’élèves ont toujours des réponses. Si Mangagirl excelle en français c’est parce que je suis prof de français. Si Avaleur de steak bloque en français, c’est parce que je suis prof de français. Des évidences que j’ai parfois du mal à suivre.

Question de langage

Lorsque j’ai demandé à Avaleur de steak d’accrocher les slips fraîchement lavés de son père sur le grand étendard, il a connu un moment de perplexité.
Puis, ils ont eu avec son père un moment de franche rigolade.
Etendard, étendeur, étandage, c’est un peu la même chose, non?

Affligeant contestataire

Hier je regardai l’émission « ce soir ou jamais » et j’ai fait la connaissance d’un jeune homme MB, représentant le collectif de Tarnac. Quelle consternation ! Il s’est montré d’une suffisance grossière, refusant tout dialogue, invoquant la bêtise, l’âge avancé, la cupidité, la compromission avec les pouvoirs, la lâcheté de ses interlocuteurs. Aucune idée sauf celle de flageller la pensée et le comportement des autres, appelant à manifester aujourd’hui à Nantes et Toulouse en utilisant les moyens adéquats pour tenir la police en respect, refusant bien sûr de préciser ce qu’il considérait comme moyens adéquats. Enfin toujours héroïque et considérant qu’il n’avait plus rien à faire sur ce plateau, il l’a quitté.
J’imagine donc que les rassemblements à la mémoire de Rémi Fraisse risquent de manquer de dignité et vont multiplier les provocations et heurts contre la police.
C’est dommage que la mort d’un jeune homme soit récupérée par ces personnages capables de manger à tous les râteliers de la haine.