Un jour mon prince viendra

A propos du commentaire de Mab sur ce que va devenir le hit « Un jour mon prince viendra » me revient un souvenir charmant et une lecture bien plus récente.

Nous voici donc transportés au lycée Maurice Ravel à Paris. Année de terminale. Il doit faire chaud car les portes sont ouvertes. Nous sommes en cours de mathématiques et comme tout bon aspirant bachelier, nous écoutons stoïquement le cours. Tout à coup une voix enchanteresse s’élève dans le couloir et la chanson de blanche neige  retentit « Un jour mon Prince viendra, … »

Comment vous dire ?

Le professeur s’est arrêté. Tout s’est figé  et nous sommes restés cois, un sourire d’inattendu aux lèvres, écoutant cette voix lumineuse, intense qui semblait nous délivrer des équations pour nous mener vers le vrai chemin de l’amour et du bonheur. Et puis la voix a disparu et nous avons repris, comme si de rien n’avait été.

Heureusement la joueuse de flûte de Hamelin (car c’était une voix de femme) n’a pas vidé les salles de cours et nous avons repris l’amer labeur.

Mais il m’est toujours resté ce chant du cœur irradiant de sa présence magique les couloirs du lycée Maurice Ravel.

Dans ce dyptique, voici la deuxième partie, tout juste lue dans le livre « la femme gelée » d’Annie Ernaux (toujours le programme de 1ère du Cned). Dans cet extrait, l’auteur nous raconte comment sa mère la met en garde.

« Voulait une fille qui ne prendrait pas le chemin de l’usine, qui dirait merde à tout le monde, aurait une vie libre, et l’instruction était pour elle ce merde et cette liberté. Alors ne rien exiger de moi qui puisse m’empêcher de réussir, pas de petits services et d’aide ménagère où s’enlise l’énergie. (…)

Ça ne transitait pas non plus par le voile de la mariée. Patiemment, régulièrement, tôt, on me persuade que le mariage n’est qu’une péripétie d’après les études et le métier, exactement pareil que pour un garçon. Dans les promenades, ma mère me raconte des tas d’exemples à ne pas suivre, la petite Machin pourtant si bien si intelligente qui a loupé son bachot parce qu’elle était fiancée, une autre qui se montait la tête avec un beau mariage, le bec dans l’eau. La ville, à l’écouter, regorge de linottes qui se sont gourrées et je sens bien qu’il faudra faire gaffe ».

Malheureusement, cela n’empêchera pas Annie Ernaux de se geler les ailes, mais ça je vous le raconterai plus tard.

Bon alors les linottes, de 10 à 90 ans, faisons gaffe.

Il n’est jamais trop tard pour changer.

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Franchir le seuil

Hier nous nous sommes retrouvés les anciens « années 69-70 » du lycée Maurice Ravel. Une belle idée initiée par Corto et sa femme, tous les deux anciens du lycée et mari et femme. Certains ne se sont jamais perdus de vue. Amis d’adolescence, d’enfance. Proche du XXème arrondissement, quelques-uns ont migré plus loin. Nous revoir, parents à notre tour. Evoquer le lycée, le collège. Avec certains l’école Gambetta. Nos profs. Ce que nous sommes devenus, avons fait. Pendant ce temps-là, les enfants indifférents, libres, tranquilles vaquent à leurs occupations dans un grand jardin. Gaby (qui a 3 ou 4 ans) a subtilisé un gros paquet de chips et s’enfourne les pétales salés en nous regardant allongé sur les marches de l’escalier.

Il n’y a pas de nostalgie, pas de tristesse. Ravel, c’est un morceau à l’état brut. Le bloc de l’adolescence : 11 ans 17ans, sixième terminale. L’adolescence crue, celle qui dévore la vie. Fusionnelle, dure, passionnée, chaotique, sans repos. Aujourd’hui, c’est confortable de la regarder, de loin.

C’est donc une catégorie Ravel qui s’ouvre et un premier souvenir, celui de la dernière fois.

C’est le dernier jour, la dernière heure de classe en terminale. Nous sommes en physique-chimie, je crois. Cela sonne et avec d’autres, en bavardant, nous nous dirigeons vers la porte de la classe. Une conversation anodine. Plus je m’approche du seuil de la porte, plus un sentiment étrange m’étreint. J’ai passé des milliers et des milliers de fois le seuil d’une classe de mon lycée Maurice Ravel. De la sixième à la terminale. Entrer dans une classe. Sortir de la classe.

Je m’approche du seuil et je sens instinctivement que c’est la dernière fois. Ce pas au-dessus du seuil. C’est  la dernière fois. Pourtant nous le franchissons en bavardant. Est-ce que nous parlions du bac ? C’est terminé. Je suis sortie de la classe.

Cet instant s’est figé ainsi dans ma mémoire. Les pages des années lycée se fermaient là. Si intenses, si émouvantes. Cela se fermait et plus rien ne pourrait s’y écrire.