Filer

Laisser filer la fête de l’école. Encore froid ce matin. Il fallait la polaire, porter les tables, les chaises, mettre de la couleur dans la cour. Le tsoin-tsoin des parents. Les yeux ébahis des enfants. La kermesse, quel joli mot ! Laisser flotter le temps, le temps des paroles, des mots que l’on a toujours dit, ceux qu’on aime bien. Les mercis et puis les sales regards, les sourires hypocrites. Décrocher, plier bagages. Heureusement il y a toujours quelques généreux parents pour nous aider. Je sentais la quille. Déjà l’agenda semble se calmer. Alors, filer, filer vers la bouche du métro. Acheter deux carnets de tickets, promesse de jours plus libres. La météo, ce matin et j’exulte, je n’y crois pas, l’arrivée d’un été dru qui tient une semaine entière. Descendre au métro saint-Placide, la rue commerçante. Flirter avec les boutiques, butiner. Oui ? Non ? Au Bon Marché, rêver, croiser Audrey Tatou dans une sorte de boubou bleu, l’air très fatigué, avec un pansement au menton, mais son visage si fin et ses cheveux courts, bruns, ondulés. Tout pareil. Dernière adresse, les vendeurs glissent, les boîtes à cartes bleues s’étouffent. L’argent coule et sort des poches. Voilà, quatre petits paquets dans la main droite et je reviens.

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Dans cette semaine un peu folle où l’agenda est noir de choses à faire, j’ai reçu un appel de Berthe. Jeudi prochain sur Envoyé spécial, on la verra avec son petit neveu, sur les traces de son passé en Pologne.  Il me reste une semaine pour savoir utiliser correctement la machine hyperperfectionnée qu’est notre lecteur enregistreur car nous faisons partie de la même famille et nos familles habitaient le même village.

C’était Charles, le frère de Berthe, qui avait prévu ce voyage. Il a 91 ans, il a quitté la Pologne à l’âge de 1O ans et n’y est jamais revenu. Quinze jours avant le départ, il a fait un zona et c’est sa sœur, Berthe ou plutôt de son vrai prénom Bella qui est partie.

J’ai parlé du passeur, je lui ai demandé si elle avait des souvenirs de ma grande-tante, de ses enfants.

« Bien sûr, s’est-elle récriée, je m’en souviens très bien, on s’est retrouvé au camp ».

Pour Berthe, ces personnes existent. Elle les voit vivantes.

Nous avons prévu de nous rappeler et de nous voir dès que l’école sera finie pour moi.

L’autre grande nouvelle : mon détachement a été accepté, je serai professeur de français l’année prochaine au collège. Demain je fête mon départ à l’école. J’attends mon affectation mi-juillet et j’espère tenir la route.

Frère Jacques

On était en train de faire art plastique. Enfin plutôt art visuel, cela s’appelle comme ça maintenant. C’était tranquille. Ils étaient tous à la tâche, juste un petit bruit de fond normal. Celui qui s’explique parce qu’ils se partagent les craies grasses, les pastels. Et puis, je l’ai entendu, sans vraiment faire attention. J’étais assise au bureau, je ne sais plus ce que je faisais. Krousty s’appliquait, juste en face de moi. Il chantonnait tout doucement en lui-même : « Frère Jacques, Frère Jacques, Où es-tu ? Où es-tu ? Je suis à la messe, Je me lave les fesses. » J’ai dû lever les yeux à « fesse ». Il a levé les yeux. On s’est regardé. Il a fait « Gloups » en rebaissant les yeux. « Qu’est-ce que tu as chanté exactement ? C’est quoi les paroles ? »

Il était un peu embêté et puis il m’a refait tout doucement : « Frère Jacques, Frère Jacques, Où es-tu ? Où es-tu ?, Je suis à la messe, je me lave les fesses. » Je riais intérieurement mais j’ai fait les gros yeux. Alors il m’a dit en faisant son plus grand sourire qui réclame la mansuétude : « C’est mon père qui chante ça. ».

Sacré Krousty, il va résolument me manquer.

Sept paquets de café

Eva était la deuxième de femme de mon grand-père Joseph, le premier mari de ma grand-mère.  Eva pendant la guerre habitait Paris avec sa fille Colette qui devait avoir trois ou quatre ans. Son premier mari, le père de Colette avait été arrêté et déporté. La mère et la fille vivaient seules à Paris. A cette époque, les enfants jouaient dans les cours d’immeuble et tous les soirs,en revenant de leur travail, des hommes et des femmes les croisaient, leur disaient un mot, échangeaient un sourire.

Dans cet immeuble, vivait un officier allemand qui travaillait à la Kommandantur. Il fallait bien que les Allemands habitent quelque part. Cet Allemand chaque jour devait croiser Colette, lui sourire, lui dire un mot gentil. Parce que c’est la vie, parce que le quotidien rappelle au cœur des hommes ce qu’ils sont. Alors pour cela, un soir, cet  homme est monté chez Eva et lui a dit qu’il ne voulait pas qu’il arrive à Colette ce qui arrivait aux autres enfants juifs. Cet Allemand, il savait. Il a demandé à Eva de lui donner sept paquets de café et il lui ferait des faux papiers pour passer en zone libre. Eva a trouvé les sept paquets de café et les lui a donnés. Il a fait faire les faux papiers et elles sont passées en zone libre. Le père de Colette, lui, n’est jamais revenu.

Pourquoi Eva m’a raconté ça ? Pourquoi je me souviens de cette histoire extraordinaire ? Parce que je la classe dans ces moments qui font que la vie oscille.

Elle m’a raconté aussi que cet Allemand lui a demandé de témoigner en sa faveur après la guerre et qu’elle a refusé, à cause des autres. J’avais été un peu surprise qu’elle ait refusé, je n’avais rien dit. Qui peut comprendre ce qui se passe dans la tête des autres ? J’espère que cet homme a sauvé d’autres hommes qui ont pu témoigner pour lui.

Jo

Il en a toujours voulu à ma grand-mère. Quand il nous voyait ma sœur et moi, ses deux petites-filles, il avait toujours une petite pique pour sa première femme. Pourtant il s’était remarié avec une femme douée en affaires. Ils vivaient bien entre Paris et Cannes. Lui toujours chic, avec sa canne, excellent bridgeur. Jo ou Joseph. Et puis, il y avait l’histoire de la cuisse de poulet. Il nous expliquait que quand il était petit en Pologne, on donnait toujours la cuisse de poulet au père ; quand il avait été père, on donnait toujours la cuisse de poulet aux enfants et que maintenant qu’il était grand-père, il pouvait enfin manger la cuisse de poulet.

Il est arrivé avec ma grand-mère dans les années trente en France. Berger en Pologne, fourreur en France. Je savais qu’il s’était engagé volontaire mais j’ignorais que tous ces juifs apatrides avaient été incorporés dans la légion étrangère souvent avec des républicains espagnols réfugiés. Grâce à Internet, je l’ai retrouvé :

22ème Régiment de marche de volontaires étrangers

Susser Joseph 13-12-1905 Lubela/Pologne, 2ème classe Stalag VIIA

Mon grand-père, légionnaire… cela m’a laissé songeuse. Le frère de ma grand-mère également, celui qui est tombé dans les Ardennes.

Ils ont fait partie des régiments « ficelles », ainsi dénommés ironiquement par la radio allemande à cause de leur accoutrement de bric et de broc. Ficelle, car elle servait à attacher le fusil ou remplaçait la jugulaire du casque. Pas vraiment le temps et les moyens d’équiper et de former ces nouveaux arrivants. Pourtant, leur résistance et leur acharnement au combat ont été remarqués. (Il faut dire que tomber directement aux mains des Allemands ne les réjouissaient guère).

C’est ce qui arriva cependant à tous ces régiments au bout d’un moment. Mon grand-père  fut envoyé en Allemagne dans un stalag puis dans une entreprise de menuiserie. Il raconta qu’il était alsacien, ce qui expliquait son nom à consonance allemande. En fait, il était né près de Lemberg (autrichienne à sa naissance), Lvov (polonaise un temps) ou Lviv (ukrainienne encore). Comme il travaillait bien et qu’il comprenait l’allemand, ses patrons n’ont pas cherché midi à 14 heures. Pourtant il est tombé assez gravement malade et a dû revenir se faire soigner en France au Val de Grâce. C’est là, où il a tout raconté au médecin français qui le soignait. Le médecin a compris sa situation et les risques qu’il courait alors il l’a gardé au Val de Grâce en prétendant qu’il était malade pendant tout le temps de la Guerre.

Pendant ce temps-là, ma grand-mère rencontrait Nicolas et ma mère menait une vie de petite fille normale, allait à l’école, à la messe, portait de jolies tresses et se tenait bien droite.

Nicolas

Ils ont tous à un moment ou un autre frôler la mort, connu une peur violente et ils ont chacun éprouvé le besoin de me le raconter. Le deuxième mari de ma grand-mère, Nicolas celui qui venait de Roumanie s’est aussi engagé dans l’armée française mais il a déserté avant de tomber aux mains des Allemands. Il m’a raconté une course poursuite pour échapper aux Allemands. Il s’était réfugié alors dans une église mais le curé l’avait persuadé de partir. Les Allemands rentraient dans les églises, il n’y avait pas de lieu sûr, il ne fallait pas rester. Il lui avait alors donné son crucifix, placé autour du cou en lui disant que Dieu le protégerait. Mon grand-père est reparti, il s’est enfui, il a couru dans les forêts. Ils se sont retrouvés ainsi à quelques-uns, vivant dans les bois. Un jour alors qu’il se lavait dans une rivière, un ami communiste lui a demandé ce qu’il faisait avec ce truc autour du cou. Il n’a pas eu le temps de répondre. Le crucifix lui a été arraché du cou et est parti dans le courant.

JMon grand-père était très attaché à cet objet. Il a dû croire que Dieu l’avait protégé. Bien que communiste convaincu, il n’a jamais été certain de l’absence complète de Dieu. D’ailleurs peu avant sa mort, il lisait une biographie de Jésus de Jacques Duquesne. « Tu sais ce qu’il lisait », m’a demandé ma mère. Oui je m’en souviens très bien. De lui je garde cette dernière trace, quand j’ai ouvert le livre des mois plus tard : un marque page, glissé là, à cette page. La dernière qu’il avait lue, la dernière page qu’il avait lue de sa vie d’homme.

Que faire en cas de rafle ?

Car il s’agit bien d’une méthode que je vais vous confier. Celle de ma grand-mère qui encore toute fière de son ingéniosité me l’a racontée lorsqu’elle avait 80 ans. Donc si un jour, vous faites partie d’une catégorie menacée et que votre voisin, votre concierge vient vous prévenir qu’il va y avoir une rafle imminente (bon, c’est déjà une chance d’avoir un concierge comme ça, mais supposons). Surtout bien s’habiller, prendre juste son sac à main (rien  d’autres, vous avez compris même si ça vous fend le cœur et que vous êtes attaché à certaines bricoles ou produits de beauté. Donc sortir et marcher comme si on savait où on allait. Comme si vous alliez à Monop, ou prendre le métro ou chez des amis. Ne pas avoir l’air inquiet. Surtout ne pas s’asseoir sur un banc. Ne laisser aucune place au doute. Sinon, vous risquez de vous faire arrêter. Car croyez-moi, si vous faites partie d’une catégorie menacée et que certaines personnes vous recherchent, voire vous traquent, ils remarqueront le visage fatigué, inquiet, l’aspect froissé, les souliers usés, votre attente ou votre fatigue assis là sur un banc. Et, vous vous ferez arrêter, on vous demandera vos papiers.

Donc ma grand-mère a mis ses plus beaux habits, un chapeau, elle a pris son sac à main et elle a marché l’air sûr d’elle dans Paris. Elle a frappé à une première porte et on lui a dit que ça ne serait pas possible. Elle a frappé à une deuxième porte et là, on l’a hébergé quelques jours, jusqu’à ce qu’elle bascule complètement dans la clandestinité. Disparaître, se faire oublier.

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