La place

J’ai rêvé de la place Emile Landrin. Je suis sur le trottoir gauche. Les marronniers donnent toujours cette impression obscure. Le libraire sort et ferme la petite papeterie. Je l’aborde pour lui demander s’il a un cahier de musique. Je ne sais pas ce qu’il me répond.

L’atmosphère de la place est précisément la même.

C’est une papeterie-presse, toute petite, un peu minable. J’y achetais des pochettes Paganini. Les « mammifères ».

La place est triangulaire, calme, il ne s’y passe rien. Au milieu, ces grands marronniers, leur feuillage vert sombre qui cache le ciel.

Grrrrrrr !!!!!!!

Il m’attend ce soir à 18h10 pour une question en français. Je pose vite mes courses.

Sauf que ce n’est pas une question, c’est une dissertation.

Une dissertation en bonne et due forme avec un corpus et un vrai sujet sur la poésie, un sujet de première comme ceux qui vont tomber au bac.

Il n’a aucune idée, il ne sait pas. Sauf que le coup du desperado avec trémolos à la clé, ça commence à me courir sur le haricot.

Je lui avais acheté avant les vacances des annales corrigées et un prépabac pour lui donner des idées et lui apprendre à détailler.

Pas lu.

Au début de l’année scolaire, je lui ai dit de lire au moins les chapitres qui concernent les parties du programme que traite sa prof.

Pas lu.

J’ai posé calmement la question : «  c’est pour quand » même si je me doutais que ce ne serait pas pour dans quinze jours.

Sachant que nous sommes samedi et que c’est pour lundi et qu’il part pour Lyon toute la journée de dimanche, il lui reste donc la soirée de samedi.

Bien sûr, il avait copieusement joué à Minecraft vendredi  et une bonne partie du samedi après-midi puisque pour lui il n’y avait pas péril dans la demeure.

Et bien débrouille-toi.

Aléatoire

« Certains élèves ne prennent pas de notes » et le regard du professeur s’est posé sur le père d’Avaleur de steack qui se trouvait à la réunion parents-professeurs de la classe de 1ère de son fiston.

Ce n’est pas une grande nouvelle parce que c’était déjà pareil en seconde. Sauf qu’on avait supplié, on avait argumenté, on avait obtenu des promesses.

J’ai mis le souriceau à la question et là, il m’a sorti la réponse qui fait tomber les deux bras : je ne sais pas quoi noter, il n’y a rien qui ressort de particulier, est-ce que je note aléatoirement un certain nombre mots ?

Donc, là, tes bras tombent et tu lui réponds sur un ton défait : « Non, tu ne notes pas aléatoirement un certain nombre de mots ».

Il a quand même retenu le plan que sa professeur de français ne souhaite pas voir pour les dissertations, c’est-à-dire le plan thèse, antithèse, synthèse qu’elle a résumé en ces quelques mots :

I) Oh, j’aime les endives.

II) Ah, non finalement je n’aime pas les endives.

III) Tout compte fait, j’aime un peu les endives.

 

Omi

Il n’a pas fait ses devoirs et a toujours une excuse alambiquée. D’ailleurs, Omi est arrivé une bonne semaine après la rentrée.

– Tu m’apportes ton carnet ! Deux fois de suite, c’est bon. Je ne vais pas mettre des croix tous les jours.

Il se lève et m’apporte son carnet.

– Et puis j’appelle tes parents ce soir.

J’ouvre le carnet et note un téléphone.

– D’ailleurs, pour information, j’appelle les pères. Les mères, elles ont autre chose à faire.

Silence de glace dans la classe.

Fin du cours, Omi s’approche du bureau et j’essaie de comprendre pourquoi  il oublie tout et semble flotter en l’air.

– Je viens d’ ECLA, Madame, répond-il avec son accent doux et qui roule les r, c’est pour ça que je ne comprends pas grand-chose.

J’essaie de  me rappeler ce que c’est l’ECLA, une unité d’intégration pour je ne sais plus exactement quels enfants en galère.

– Parce que je ne suis pas français, madame, ça fait pas longtemps que je parle le français.

-Tu viens d’où ?

– De Syrie.

Et il me regarde avec ses grands yeux noirs un peu craintifs comme pour être sûr, cette fois-ci, que moi, son professeur, je comprends.

– Ah.

C’est tout ce que j’ai dit, puis:

– Bon allez, tu peux reprendre ton carnet.

– Vous n’allez pas appeler mon père, alors ?

– Non.

– Merci, Madame.

Mise à jour

J’espère que la mise à jour n’est pas terminée. Celle de l’ordinateur est toujours assez rapide, celle qui me traverse dure toujours quelques années mais jamais encore une décennie. Ne plus rien avoir qui se transforme m’a toujours fait peur. L’impression d’une petite mort. Je peux marquer les dates des moments qui basculent. Des moments précis où l’hésitation disparaît et la marche avant se met en place. Je ne suis pas faite pour savourer. Aucune arrivée ne semble m’attendre. En fait je déteste les arrivées. Être le ruisseau qui coule, la tranquillité mais toujours le mouvement, le contact dérivant des petits cailloux.  Méditer en écoutant Christophe André me fait du bien mais j’ai l’impression d’imiter un poisson rouge dans un bocal.  Il me faudra faire beaucoup de progrès pour trouver l’oxygène dans l’instant. Non, je n’aime que courir, vagabonder, être fatigué et me reposer. C’est un luxe d’être libre, de se promener, de ne pas souffrir, de ne pas avoir peur.

Douceur de l’été

Le matin, en savourant un thé sur le balcon, pas de fraîcheur, le feuillage des arbres toujours vert.

L’odeur  de la peau, irisée d’un parfum chaud.

Dans les parcs, seul ou assis par petits groupes sur les bancs.

Le toucher rude des rayons du soleil presque douloureux sur certaines parties de la peau.

Le bruit des autres, assiettes et voix, musique.

Les sandales, le vernis sur les ongles, couleurs acidulées.

Rien ne dément encore sa clémence si ce n’est la tombée de la nuit.

Je l’étreins, le serre, l’apprivoise, le garde en moi.

Ouf !

Cette première semaine est passée et j’ai fait connaissance avec mes élèves. Les sixièmes sont pleins de bonne volonté. Ils découvrent le rituel du « Bonjour » lorsque l’on entre dans une salle de classe, viennent avec tous leurs cahiers et leurs livres, s’efforcent de bien faire, continuent de nous appeler « maîtresse ». C’est mignon.

Quant aux troisièmes, ils ne m’ont pas paru si grands. Probablement parce que j’ai quitté en juin ceux qui allaient entrer en seconde. Mon premier cours était dans la salle de musique (seule classe qui restait disponible le jeudi matin) et j’avais pour bureau un piano droit noir, à mes pieds deux xylophones. Par chance ils ne sont que 23, avec une moitié d’élèves qui font du grec en option. La principale a tenu sa promesse, je ne dois pas avoir la pire classe.

Quant à mes deux classes de quatrième, j’ai quelques rebelles sur lesquels j’ai fini par mettre le couvercle ce matin. Pour l’instant, la plupart s’appliquent.

Il est donc urgent de me détendre car mes nuits ont été brèves et j’attends un joli bouton de fièvre. Mon seul regret est de devoir abandonner mon régime anti perte de poids à base d’éclair au café et de religieuse au chocolat, car la rentrée ne devrait pas me faire fondre.

Que tout ce petit monde ronronne, c’est tout ce que je demande.