Un malentendu

Lorsqu’on est vide, on essaie plein d’habits. Mais rien ne va.

Ma mère quittant la famille qui l’avait gardée pendant trois années dans ce village du Loir-et-cher confesse qu’elle en garde une profonde nostalgie. Trois ans passés chez maman Suzanne où tout était bien plié, sans un cri, tartines de rillettes à l’appui, avec cette femme bienveillante et sûre d’elle. « Donne-moi la main, il ne t’arrivera rien », lui a-t-elle dit, lorsque l’armée allemande, remontant vers le nord, s’est arrêtée à sa porte et a frappé pour demander son chemin.

Quitter ce monde provincial et bourgeois (maman Suzanne était l’épouse d’un vétérinaire) pour le monde chaotique et criard de Montreuil-sous-Bois fut un choc, une descente aux enfers. Elle n’a rêvé que d’une chose : fuir à nouveau, échapper et avec quelle volonté. Dévoreuse de littérature française et anglaise, cultivant les bonnes manières et le vocabulaire soutenu, indéfectible abonnée à la Comédie-française (je ne comprendrai jamais son opposition si farouche à mon amour du français), elle s’est enfuie résolument de la Galicie.

Je garde d’elle cette raideur. Maman Suzanne lui disait « Tiens-toi droite ». Ce côté bon chic bon genre qui me rend transposable. Je pouvais donner le change, me sentir bien. Jusqu’au jour.

C’était un milieu d’après-midi, Mangagirl avait quelques mois, elle était dans sa poussette et je croisais une connaissance. La femme d’un camarade de promotion à G. Nous avions dîné plusieurs fois ensemble. Elle aussi venait d’accoucher et nous avons parlé des modes de garde de notre progéniture. Ils avaient choisi la garde alternée, ce qui impliquait de trouver une seconde famille avec qui partager une nounou. Elle me dit avoir trouvé une famille qui avait une nounou, m’expliquant qu’ils s’étaient rencontrés pour faire connaissance, voir s’ils étaient compatibles. Et puis se penchant vers moi, sur un ton de connivence, elle me dit : « On les a croisés à la messe… on partage les mêmes valeurs». Son regard entendu, complice m’a stupéfaite. Pourtant je ne faisais pas partie du casting.

Mon visage sait mal mentir. J’ai dû rester ahurie, les yeux ronds. Elle a compris qu’elle avait fait une bourde et s’est décomposée : « … Vous n’êtes pas croyants ? »

Peu importe ce qu’elle pensait même si cela m’a choquée.

Non, à partir de là j’ai juste compris que je n’étais résolument de nulle part. Parties de ce monde de l’Est,  nous n’avions, ni ma mère ni moi, reconstruit une identité.

Corruption d’écoliers

En rentrant à la maison, j’ai demandé à Avaleur de Steak si sa journée s’était bien passée, quels cours il avait eu. Sa réponse fut : un contrôle commun de physique chimie, français, chinois et une inspection.

Il me demanda alors pourquoi le cours de chinois avait été mieux que d’habitude pendant cette inspection. Je lui demandais ce qui avait changé par rapport au cours habituel. On a parlé uniquement chinois alors que sinon on ne parle qu’en français, m’a-t-il répondu. Tu vois, lui dis-je, ce n’est pas ton professeur qui a changé mais les élèves. C’est normal, me dit-il, au cours précédent elle nous a prévenus qu’elle allait se faire inspecter et que ceux qui parleraient chinois auraient un demi-point en plus au prochain contrôle.

–      Personne n’a moufté ?

–      Non.

–      Tu vas avoir un demi-point en plus ?

–      Ouais, dit-il, avec un grand sourire.

Et ben. 

Du désir

Je n’ai pas eu le désir de cette histoire.

Au contraire, je me suis toujours sentie mal à l’aise avec ce passé.

Cette histoire est arrivée à mon insu. En petits morceaux.

Par des textes aussi.

Lorsque j’ai lu Les Disparus de Daniel Mendelsohn, j’ai pensé que l’auteur avait l’âge de ma mère. Cela correspondait à sa quête, à son obsession, et ça m’allait ainsi. Et puis je me suis aperçue que l’auteur avait mon âge, une quarantaine d’années. Cela m’a semblé difficile à avaler. Je n’avais pas envie d’y entrer dans cette histoire et pourtant j’y étais.

Je me suis bouchée les oreilles, j’ai fermé les yeux, j’ai serré les dents. On s’est tu et ensuite on m’en a trop dit. Voilà venu le temps où je dois le regarder, lui donner une forme. Est-ce cela grandir ? Est-ce que l’on peut encore grandir à 43 ans ? Je me pose aussi la question de mes enfants. Est-ce que cette histoire leur sera moins difficile qu’à moi ?

Das Kind

Après la projection du film Das Kind dont m’avait parlé Beb, j’ai descendu cette avenue que l’on dit la plus belle du monde, Les Champs-Elysées. A 11h, en arrivant au cinéma le Balzac, je l’avais trouvée froide et insignifiante avec toutes ces boutiques. Il fallait se pencher sur la rue même pour voir enfin la perspective qui seule me semblait intéressante.

Le film était émouvant. Pour son histoire d’abord : cette femme Irma de 94 ans, née dans l’Empire austro-hongrois, qui raconte sa vie de Czernowitz à Paris, son travail dans la Résistance pour enrôler des officiers de la Wehrmacht, son engagement dans le communisme. Comprendre aussi comment la Roumanie a doublé de volume en 1918 après la chute de l’empire Austro-hongrois absorbant alors la Bessarabie russe, la Transylvanie hongroise et la Bucovine autrichienne. Emouvant aussi parce que son fils a voulu et organisé ce film et que sa petite fille joue à certains moments Irma jeune.

Irma est une force tranquille, mémoire sans faille et elle remplit d’espoir. Comme mon grand-père, elle parle couramment plusieurs langues : allemand, français, roumain, yiddish.

A l’occasion du film, elle retrouve Hans, un officier de la Wehrmacht qu’elle a fait basculer du côté de la Résistance. Ils ne s’étaient pas revus depuis 65 ans.

Regard ironique aussi, celui de s’imaginer retourner en Roumanie après la Libération et devenir alors l’actrice possible d’une dictature.

Ironique encore, car elle rit de la jeune bourgeoise concertiste qu’elle était s’engageant par idéal dans le communisme mais épousant pour la plus grande satisfaction de ses parents un bon parti, communiste certes, mais pas prolétaire. Insouciance des risques pris dans la Résistance.

A l’image de cette histoire fragile, son fils l’interroge et la regarde comme une poupée de cristal.  Revenir à Czernowitz, se recueillir dans la forêt si belle.

A la fin du film, il y avait des « snif » dans la salle, les uns et les autres essuyant une larme. La salle était pleine, c’était la dernière projection.

Descendre les Champs-Elysées paraissait alors une évidence et j’ai compris alors pourquoi cette avenue était exceptionnelle. Une foule heureuse, où s’égrenaient toutes les langues du monde, s’y promenait, appareil photo à la main. Il faisait bon, le soleil était revenu, tous les magasins ouverts. J’ai fait une pause chez Mark et spencer pour acheter des scones et des crumpy. A la Concorde, de nombreux cars de CRS stationnaient, un hélicoptère tournait dans le ciel, de nombreux policiers étaient disposés un peu partout comme si plusieurs histoires se superposaient en même temps. J’ai trouvé une chaise longue autour du grand bassin des Tuileries. Assise là, en plein milieu de cette ville que j’aime tant, entourée d’étrangers qui s’y reposaient, je me suis sentie bien et j’ai fermé les yeux.

 

La dame d’en face

Un jour, tu m’as dit : « Il n’y a plus qu’une chose qui soit importante pour moi maintenant, c’est que le jour de mon enterrement, on dise leurs noms ».

C’était chez la dame d’en face.

Je sais ce que cela représente pour toi. C’étaient tes cousins germains, ta tante. Ne pas oublier, c’est ton obsession. Et mon cœur s’est déchiré encore un peu plus.

Je me souviens du poème qui ouvre Si c’est un homme.

Tu l’as dit sèchement comme à ton habitude. Comme si je n’étais plus bonne qu’à cette dernière chose.

Toi que je ne veux plus voir.

Toi à qui je ne veux plus parler.

Toi qui as pu me dire que tu ne m’aimais pas.

Le début

Je suis née dans les langes du communisme. L’espoir de nouveaux lendemains a rythmé mon enfance. Le dimanche, à l’intersection de la rue des Pyrénées et de la rue de la Cour des noues, aller vendre Pif gadget et l’Humanité Dimanche. Ils y croyaient tandis que je lisais Rahan. Les petits pois sauteurs, le seul gadget dont je me souvienne. Pour comprendre cette histoire, il faut saisir cet espoir qui les animés et devait changer le monde.

Mon père avait abandonné le catholicisme, son milieu. Mes grands-parents maternels avaient laissé leur culture, leur religion. Plus jamais apatrides, plus jamais juifs, plus jamais passants. L’identité au rencart, l’homme universel à la place. Mon grand-père me disait qu’être juif n’avait plus de sens, nous étions tous des hommes, des frères prêts à bâtir un monde nouveau à l’exemple de l’Union soviétique.

Réunions de cellules, fête de l’huma avec sa langouste de Cuba et la Cité des livres. Rêve d’une culture et de crustacés de luxe pour tous. On tenait le lapinodrome du XXème arrondissement, un stand de course de lapins. Et puis ils étaient antisionistes, bien sûr (pas les lapins, mais la famille).

Vous pouvez imaginer la claque, quand ils ont compris, quand ils ont rendu leurs cartes, quand ils ont vu le désastre. Ne restait plus rien pour se raccrocher. Fini l’Huma. Mon père s’est mis à lire le Monde. Mon grand-père a lu le Matin. Et quand le Matin a disparu, il a acheté Libé. « J’aime pas Libé », qu’il me disait. Restait plus grand-chose. Le socialisme et Mitterrand.

Déçus, trahis, éteints, voilà ce qu’ils ont été. Mon grand-père roumain, surtout. Il ne s’en est jamais remis.

Donc voilà, on avait largué la religion, largué l’identité et une fois que l’homme universel nous a largué, on s’est retrouvé comme des cons, comme des vases vides.

Pourvu que ça dure!

Ce matin, un élève m’attendait dans la cour avec un bouquet : des brins de muguet, une pivoine rouge et une branche de lilas blanc. Je me suis dit : Profites-en ! Si ton détachement au collège se fait, ce n’est pas sûr qu’un élève t’attende le jour de la rentrée avec le sourire en bandoulière et un petit bouquet à la main.

Après la récréation, nous avons eu sport avec M., un animateur sportif que j’apprécie beaucoup pour sa gestion de classe, beaucoup moins appréciée cependant par Krousty qui l’a traité de « casse-couilles ». Du coup le Krousty s’est retrouvé chez la directrice, coup de téléphone aux parents, remontage de bretelles jusqu’au cou, punition à faire pendant la récré.  Krousty était un peu sonné, d’autant que je lui ai rappelé avoir rendez-vous avec ses parents demain matin. Aussi la fin de journée fut assez tranquille, il s’est contenté de quelques « scratch, scratch » sur le banc pendant l’atelier de philo.

Pourvu que ça dure!

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