La soutenable légèreté de l’être

On profite d’un rendez-vous chez l’orthodontiste pour Mangagirl à Montparnasse pour filer rue Brea, deux pains au chocolat, rue Vavin, non, on ne peut pas rentrer dans la boutique on va faire des miettes, le Luxembourg tout laid et boueux en diagonale, un chocolat viennois et un lait vanille au Rostand puis le boulevard Saint Michel, arrêt chez Gibert, tu veux tes crayons ? et on repart avec six crayons à papier d’épaisseur différente, on traîne à regarder les jolis carnets, les stylos, traverser la rue de l’école de médecine et on entre dans un autre Gibert, deux manuels de troisième et un bouquin ringard ORTH Guion mais on s’est dit pourquoi pas ? vite, le cinéma rue de l’école de médecine Le vent se lève, séance 16h30, au bout d’une heure et demi, un petit de quatre ou cinq ans s’impatiente et parle tout fort dans la salle, je veux rentrer à la maison, c’est quand qu’on s’en va, ça râle de tout côté, avec Manga girl on se regarde, faut dire que 2h20 en japonais quand tu as quatre ans et que tu ne sais pas lire les sous-titres, ça doit être long.. mais fini la romance et les rêves d’avion, Odéon, on passe chez Picard, ça ferme après 20h, soupe Ramen, makis, sushis, bâtons glacés, et puis arrêt chez le libraire, une carte de  naissance pour un cadeau, supplique de Manga girl pour le Dernier journal d’un dégonflé, on repart avec de nouveaux paquets dans les mains…

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Souriez, vous êtes filmé.

Oui, j’aime retrouver cette bonne ville de Paris après les vacances, m’engouffrer dans le métro un lundi à 8 heures et regarder cette  foule de poils mamelles qui me fait bien rire. Les Parisiens du petit matin se ressemblent tous, la même expression absente et pressée : chic ou décontracté, maquillé ou nature, à bonnet, en boubous, en vestons, à talons, en tennis, en jogging, enrhumé, écouteurs vissés aux oreilles, portable greffé à la main, presse gratuite de l’autre. Indifférents et  solitaires alors qu’ils sont des dizaines compressés dans un petit wagon. Comme ils ont l’air triste, et pas avenant, mes petits compatriotes urbains, loin du bon air et de la joie de vivre. Il faut dire que c’est un lundi et qu’ils ne reviennent pas de vacances, eux.

La connaissance de l’inutile

Première grève avec mes collègues du secondaire et manifestation  sous la pluie. Les lycéens donnent de la voix et de la joie. C’est le 92 et le 93 qui manifestent car on supprime des heures aux établissements. Malgré la pluie, nous longeons un parcours de rêve, la rue saint Sulpice, la place du même nom, le théâtre du Vieux Colombier puis la rue de Grenelle. Les jeunes vendeurs des boutiques chics se penchent aux vitrines et nous regardent avec curiosité.

Hier soir, Théâtre de l’Ouest parisien avec mes troisièmes pour aller voir l’Assommoir (forcément les sorties subventionnées par le conseil régional ne sont pas les pièces les plus excitantes du moment…). Néanmoins on a bien travaillé avant, ils ont lu le roman en partie, ils se sont demandé comment il était possible d’adapter ce roman sur scène, deux acteurs de la compagnie sont venus animer un atelier théâtre. Dans le car et sur le conseil de ma tutrice, je leur fais un brief de choc : faire comme ci et pas comme ça, que je vais les placer, que si il y a un incident j’en réfèrerai (mot utilisé par ma tutrice, j’adore) à leur professeur principal et que nous règlerons nos comptes au collège. Ils ont été adorables, n’ont pas moufté pendant 2h20. Alors que pendant la pièce des spectateurs bon chic bon genre n’hésitaient pas à se lever et à partir, au moins une vingtaine. Je n’avais jamais vu ça. Un acteur a fini par dire « bonne soirée » aux spectateurs indélicats. Certains de mes élèves ont été choqués aussi, ils m’ont dit que ce n’était pas très respectueux pour les acteurs.

Demain soir vacances, le temps a passé vite. Sur le balcon, quatre tiges de romarin font de petites fleurs bleues. J’ai écouté à la radio une vie une œuvre sur Charlotte Delbo, résistante communiste, assistante de Louis Jouvet, déportée à Auschwitz puis Ravensbruck. Certains extraits de ses textes assez méconnus étaient lus. A la médiathèque, j’ai fait sortir de la réserve ces livres. Depuis, je lis et relis à voix haute La connaissance de l’inutile, poèmes et textes magnifiques surtout lorsqu’on les met en regard avec la vie de l’auteur. Arrêtée avec son mari Georges Dudach, ils seront incarcérés dans deux endroits différents puis les Allemands donneront quelques minutes à Charlotte pour dire au revoir à Georges qui sera fusillé au Mont Valérien. Ces poèmes d’amour sont très émouvants. Absolument nécessaire de faire connaître ce personnage et ces textes à mes élèves.

Et puis la légèreté de l’être, manger des sandwichs et des chips avec Manga girl, regarder le monde imaginaire de son jeu vidéo préféré et de grosses bêtises à la télévision. Se dire qu’on va faire les bagages. En route pour les vacances.

Hier

12h35 C’est le premier conseil d’éducation auquel j’assiste. Nous sommes assis dans une sorte de carré. La mère et son fils sont en face. Le visage de l’enfant est lisse. Il n’a aucune expression. Au milieu de ce visage lisse, les yeux bruns deviennent brillants. Des larmes finissent par couler. Mais le visage reste toujours aussi lisse, aucun mouvement ne le parasite. Le conseil d’éducation se termine sur trois jours d’exclusion. Nous n’aurons aucune réponse, juste la certitude que quelque chose reste secret et qu’il va mal.

14h14, salle 17. C’est une salle en rotonde, bordée de baies vitrées. Mes élèves de sixième sont en contrôle. Je regarde par la fenêtre. De cette partie du collège, on voit l’enchevêtrement léger des toits de couleur brique, triangles dispersés à la même hauteur, façades blanches des pavillons placés dans le désordre. Quelques arbres pointent, formes grises et fugaces, un pin au loin, des baies rouges. Le ciel et les nuages qui courent. Le matin même au réveil, j’avais eu la certitude d’être ailleurs, d’entendre le torrent du Taurion, j’étais sur certaines routes et je savais ces chemins seuls et silencieux.

19h50 salle 12

Je partage la classe avec un collègue de français pour les rendez-vous demandés par les parents de cinquième. J’attends. Tout à coup, j’entends « Putain, Dylan » et le son d’un choc. Mon collègue qui dit « Non Monsieur, ne le frappez pas… ». Après je n’entends plus. Un regard furtif et je croise celui du père d’élève. Il se calme. Est-ce que 5 de moyenne c’est rattrapable ? C’est foutu. Dylan va faire des efforts. Hein, Dylan, tu vas faire des efforts. Tu regardes Dylan quand on te parle.

Quand ils se lèvent, le père et le fils sont aussi costauds l’un que l’autre, aussi tendus l’un comme l’autre.