D’un été à l’autre

Une année s’est écoulée. L’été flamboie. On peut respirer l’air doux tard le soir et le sentir sur sa peau.

Les graines de rose trémière ont donné deux petites pousses. La sauge est toujours là, peut-être moins fleurie. Et pourtant, tant de mots se sont dits. Si je connais certains lecteurs, d’autres sont devenus des intimes inconnus, d’autres des lecteurs de l’ombre.

Nous partons bientôt au pays des elfes et des trolls. Voilà donc la petite famille qui s’envole pour l’Islande. Baleine, iceberg, fumerolles, volcans, macareux, geyser… tous ces mots insolites devraient nous mettre en mode pause.

Très bonnes vacances à tous.

Au pain sec et à l’eau

Demain, je vais récupérer Mangagirl qui revient de son camp de louvettes. Certains parents ont reçu une lettre. D’autres  un appel téléphonique.

Nous rien. Pas une ligne. Pas une onde sonore.

J’espère qu’elle va quand même me reconnaître.

Tentative

En déjeunant avec Avaleur de steack, nous avons eu une petite conversation :

–      Dis-donc, cette année, quand tu vas remplir ta fiche de présentation au lycée, tu ferais peut-être mieux de mettre «enseignant » pour ma profession.

–      Pourquoi ?

–      Si tu mets « professeur de français », ta prof elle va peut-être te mettre un peu la pression. Elle va s’attendre à ce que tu sois bon en français.

–      Cliché !

–      Comment ça « cliché » ?

–      Ben, si la prof de français, elle a des enfants, elle sait bien que c’est faux, dit-il en s’enfournant la moitié du comté.

Conclusion : ma tentative pour lui mettre un peu la pression a pitoyablement échoué.

Place Saint-Sulpice

J’ai vu Berthe samedi, au café de la mairie, sur cette très agréable place Saint-Sulpice. Il faisait bon à l’ombre sur la terrasse.

Comme elle le dit, elle-même, Berthe est une miraculée. Berthe c’est Bella, 84 ans, toujours les mêmes beaux yeux verts, marchant avec difficulté, sillonnant la France en voiture, toujours hyper active. Son grand-père et mon arrière-grand-mère maternelle étaient frère et sœur, ils vivaient dans la même maison,  à Rawa-Ruska. Le père de Berthe et ma grand-mère Clara étaient donc cousins germains. Il travaillait chez Brodard et Taupin près de Montparnasse et déjeunait tous les jours au 305 rue de Vaugirard chez les Leimsieder, chez ma grand-tante, la mère de Samuel et Charles. Les uns et les autres étaient très liés, comme en témoignent les photos.

Ce que Berthe m’a raconté, à mon tour de l’écrire.

La rafle.

Il n’y en à qu’une celle du 16 juillet 1942, qu’on appellera la rafle du Vel d’hiv. Le père de Berthe et sa sœur aînée Fanny sont partis se cachés car des rumeurs de rafle circulent mais pour l’instant on n’a jamais raflé les mères et les enfants, alors Berthe, son frère Marcel et sa mère sont restés. A cinq heures du matin, des coups à la porte. Deux hommes en civil : « Madame, il faut faire vos valises, on viendra vous chercher dans une heure ».

« On n’a pas compris, me dit Berthe, c’était pour nous prévenir et nous laisser le temps de fuir, nous on a fait nos valises et on a attendu. » Ils sont bien revenus une heure après et ils ont tous marché jusqu’à la mairie du 10ème. Là, les bus de la RATP les attendaient. Ils sont montés en direction du Vel d’hiv. « Quand ma mère a vu le Vel d’Hiv, elle a eu une prémonition, elle s’est évanouie, c’était la panique ». Le policier qui surveillait le bus, l’a fait arrêter, a hélé un taxi et a fait monter ma mère dedans et nous poussant hors du bus a dit « Sauvez-vous avec votre mère ». Aujourd’hui, Berthe comprend ces mots différemment, elle est émue et peut me dire : « Il y en avait des sympas, ils n’étaient pas tous pareils ». Tandis que leur mère part à l’hôpital, Berthe et Marcel rentrent chez eux et sont hébergés par leur voisin. A un moment ou à un autre, la France a dû se diviser entre ceux qui étaient choqués et ceux qui trouvaient cela bien.

 

Rien le droit de faire.

Cette étoile jaune, Berthe s’en souvient bien. Parce que quand son enseignante l’a vu arriver avec son étoile, elle a expliqué à tous les élèves de la classe que pour elle il n’y avait aucune différence entre élèves, étoile jaune ou pas, qu’il fallait être compréhensif et tolérant avec les camarades juives, et les considérer comme les autres. La seule chose qui comptait pour elle était le travail à l’école. Pour l’époque cette intervention était courageuse. L’étoile jaune, c’était aussi l’interdiction d’aller dans les parcs, les cinémas, les cafés. Une vraie privation de liberté. Berthe et sa sœur Fanny l’enlevait pour aller au cinéma.

 

L’arrestation

Après la rafle, il a été décidé de passer en zone libre. Pour cela il fallait un passeur et ce passeur, c’est bien ma grand-mère qui l’a trouvé. « Julien, un blond, beau mec », me dit Berthe. Pour réduire le risque, il a été décidé de faire passer Berthe, Marcel et Fanny en premier. Berthe se souvient de l’arrivée en gare de Vierzon : « Les juifs, les nègres et les chiens, descendez du train. » disaient les sirènes. Ils ont continué jusqu’à Angoulême. La nuit venue, ils sont partis avec le passeur pour passer la ligne de démarcation. C’est là où le destin bascule. Une patrouille de deux jeunes soldats allemands les arrêtent. Ils font déculotter Marcel et le passeur. « Kaputt » rigolent-ils en s’apercevant que Marcel est circoncis. Berthe sent  la joie et la haine chez eux. Les enfants pleurent, les fameux bergers allemands et les soldats s’amusent à leur faire peur. Ils arrêtent tout le monde, direction la prison. Le passeur est libéré au bout de deux jours. Au bout de 8 jours, les enfants embarquent dans des wagons à bestiaux pour le camp de Poitiers. Dans ces six jours, le passeur remonte à Paris, affirme que les enfants sont bien en zone libre. Il devait revenir avec une lettre des enfants mais il a prétexté qu’on lui avait pris tout ces papiers. Les parents de Berthe, méfiants, diffèrent leur départ, mais ma grand-tante décide de partir avec sa famille. Ils sont arrêtés à Angoulême par la police allemande et amenés directement au camp de Poitiers. Ce qui fait qu’ils arrivent avant Berthe. « Les premières personnes qu’on a vu en entrant dans le camp, c’était eux, me dit Berthe ».

« Ils pleuraient, on pleurait tous », c’est ce dont se souvient Berthe. Faire supporter cette situation à leurs enfants était très difficile.

Ils sont partis tous ensemble dans les wagons à bestiaux pour Drancy. Les Leimsieder ne sont pas restés très longtemps au camp, ils sont partis tous les quatre ensemble pour Auschwitz.

 

1000

Berthe, Fanny et Marcel sont restés trois mois à Drancy. Toutes les semaines, 2 à 3 convois de 1000 personnes partaient pour la gare de Bobigny, direction les camps.  1000, c’est 1000. Un jour, Fanny et Berthe ont été appelées mais pas Marcel, parce que ça faisait 1001. Fanny a fait toute une histoire, soit Marcel montait, soit elles ne partaient pas. Du coup, le policier les a fait descendre et a pris deux autres personnes. Le lendemain, un décret autorisant la libération des enfants de moins de 16 ans sans leurs parents a eu effet une journée. Berthe et Marcel sont sortis, pas Fanny qui avait 17 ans. Ils ont été récupérés par une organisation humanitaire juive américaine qui les a placés en lieu sûr. Berthe et Marcel sont des miraculés. Au point que. Au point que, lorsqu’ils ont cherché le nom de leur sœur Fanny, de leurs parents sur le mur du mémorial à Paris, ils ont eu la surprise de lire également leurs noms. Les noms de Berthe et Marcel étaient inscrits sur le mur. Berthe a fait une demande pour que leurs noms soient effacés.

 

La machine à coudre.

Ses parents se cachaient en banlieue. Charles, leur frère ainé qui avait pris le maquis dès le début de la guerre et qui était en zone libre, leur  a fait faire des faux papiers, a réussi à leur faire parvenir. Avant de partir, ses parents ont voulu récupérer quelques affaires avant de partir. Ils sont retournés dans leur appartement et y ont passé une nuit. Une nuit de trop. Dénoncés par la concierge, ils sont arrêtés par la police. Tout ça pour une machine à coudre, parce que la concierge voulait avoir leur machine à coudre.

 

Charles, Berthe Marcel attendront le retour de leurs parents, de leur sœur.

Clara, ma grand-mère, attendra sa sœur, ses neveux.

Personne ne reviendra. De ceux qui sont restés à l’Est, de ceux qui sont repartis pour l’Est, il n’y aura plus d’échos.

Viscéralement, la Pologne, l’Ukraine sont des lieux de détestation pour ma famille.

« Les Allemands c’est des chiens, les Polonais, c’est des loups », me disaient mon grand-père. « Pire que les Allemands », me disait Berthe samedi dernier.

 

Comment vivent-ils ?

Comment vivent-ils, les Allemands ? me demandé-je. Car chaque famille a dû être traversée par l’antisémitisme. Traquer, menacer, arrêter, planifier, exécuter. Qu’est-ce que je penserais ? Qu’est-ce que je penserais, si mes grands-parents avaient été de l’autre côté ? Car de cette histoire, de ma judéité, je retiens  une chose principale, la possibilité d’être un autre. Notre identité est le fruit du hasard. Ce qui compte ce n’est pas qui nous sommes mais ce que nous faisons. Notre identité, ce sont nos actes. Aussi simples, aussi courageux, aussi peu glorieux qu’ils soient.

 

Se retourner

La vie tient à un fil.

Qu’est-ce qui peut clore le passé ? Pourquoi les mots sont venus et se sont accrochés à cette histoire. Pourquoi je l’ai déposée ici, en désordre, maintenant ? Et pour qui ?

Aucune de ces questions ne pourra trouver une réponse exacte. Tous ces moments épars que l’on m’a livrés, que je suis allée chercher. Rassembler le maximum de pièces. Raccommoder. Mettre les choses bout à bout. Essayer de retrouver une image. Ne pas tout perdre. Je n’ai pas toutes les réponses et il reste des choses à faire mais je dois clore le passé. Le silence va revenir.

Sans savoir

On écrit sans savoir ce que l’on écrit.

Il y a un an, j’écrivais sur le cahier vert ces deux petits textes, l’un après l’autre.

En filigrane

Dire par bribes

Pour que cela reste imperceptible

Ne pas tout ranger

Et que cela disparaisse

Enfin

Libre

Lorsque j’aurais tout dit

Lorsque la plume sera sèche

Est-ce que toutes nos peines auront disparu ?

Est-ce que je serai enfin vide ?

Libre, légère comme ceux ou celles que je croise dans la rue.

 

 

Le passeur

C’est par lui que tout commence.

C’est sur ce mot que les voix de ma grand-mère et de Berthe s’éteignent. Il n’a pas de nom.

Qui était-il ? Que s’est-il passé exactement ?

C’est par lui que tout commence car leur vie prend un autre chemin.

Je peux regarder le ciel bleu, les talons hauts et l’élégance. Je peux regarder l’argent et les jolies choses. Je peux regarder les voyages, les paroles sensées.  Mais au fond, un vide m’habite.

La vie

Il faut quitter la tristesse. La tristesse est mensongère. Un temps on pleure, et puis il y a la vie. Celle du temps qui court, du soleil et de la pluie, des enfants qui poussent, des idioties et des plaisirs. Faire du mieux qu’on peut.

Je ne peux pas tout à faire clore le passé car au moment où j’allais appuyer sur le bouton « publier » que les bloggueurs connaissent bien, le téléphone a sonné. Je me suis levée pour décrocher. C’était Berthe. J’ai rendez-vous demain avec avec elle à 15H au café de la mairie place Saint-Sulpice.

Au bord de l’Aff

Sous le saule.                                                                                                                           Allongées, tête bêche.                                                                                                                        Le contact rugueux et froid de l’escalier en pierre.                                                        Ne rien faire.                                                                                                                                         Reposer.                                                                                                                                                   Le bruit du courant à peine entendu.                                                                       Craquement sec.                                                                                                                             Sur la peau, une feuille se pose.

Collé!

Mon souriceau, alias Avaleur de steack, a 13 ans. C’est probablement le seul enfant de France et de Navarre qui fera sa rentrée en seconde avec un cartable à bretelles. J’admire sa force d’esprit car c’est son choix, comme son refus de céder à toute mode vestimentaire. Pourtant j’imagine que cela n’a pas dû être facile. Tout ça pour dire, qu’il avait dix ans à sa rentrée en 5ème quand début octobre, il me tendit un mot écrit en rouge par son professeur de français : « Merci de m’appeler d’urgence ! ». J’appelais illico et tombait sur Mme Duchemin, une voix un peu âgée. Voici la conversation qui s’ensuivit :

–      Il est mignon votre fils, on lui donnerait le bon dieu sans confessions….

–      (silence de la mère).

–      Je l’ai bien observé depuis quelques temps, il sort son livre, il ouvre son livre, il le feuillette…

–      (toujours silence de la mère)

–      Mais je lui ai demandé où était son classeur et vous savez ce qu’il m’a répondu ?

–      Non.

–      Je ne sais pas trop. JE NE SAIS PAS TROP.

–      (silence de la mère qui imagine le dialogue ubuesque entre son fils et son professeur de français : Comment ça tu ne sais pas trop ? Tu as un classeur oui ou non ? Je ne sais pas trop…).

–      Alors je l’ai collé !

–      Vous avez bien fait, je vais voir ça avec lui. Mais ses cours, ils sont où ?

–      Je crois que ce n’est pas trop la peine de chercher…, me répondit-elle.

Voilà donc un bon mois, que le souriceau se la coulait douce, discrètement, sans se fouler le poignet, sous le prétexte qu’il me donna ensuite, les yeux remplis de larmes et la voix chevrotante :

–      Mais tu ne m’as pas acheté le classeur bleu !

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