Une femme formidable

J’ai un souvenir précis de son apparition. Nous étions au théâtre de Chaillot. Cela se passe bien il y a une vingtaine d’années. Il me semble que la pièce jouée était Maître Puntila et son valet Matti avec Marcel Maréchal et Pierre Arditi. Les spectateurs s’installent dans la salle. Il a dû se produire quelque chose pour que je me retourne et elle est apparue : longiligne, dans une grande robe bleue turquoise, cette forme tunique qu’elle porte assez souvent, souriante, magnifique ; lui un peu reculé derrière, à la fois amusé et habitué à ce que cela se passe toujours comme ça. Elle était magnétique et chaleureuse à la fois, comme si c’était une manière de nous saluer tous, de nous dire un bonjour affectueux. Elle, c’est Anny Duperey, et juste derrière, Bernard Giraudeau, ses yeux bleus, son regard charmeur, je crois qu’il était plus en vogue qu’elle à ce moment-là. Je me souviens de ma surprise, de mon étonnement qu’ils soient en couple, mais surtout, surtout de cette présence éclatante, lumineuse, confiante.

Perplexe

On peut donc avoir une terrasse magnifique avec du gazon,  assorti d’un immense appartement en plein Paris et être malheureux.

On peut être talentueux, réussir, faire le métier que l’on aime, être reconnu internationalement et être malheureux.

On peut être aimé passionnément par l’homme de sa vie toute sa vie et avoir des amants et être malheureux.

On peut aller se détendre à Marrakech dans des villas magnifiques et avoir plein d’amis qui vous aiment et être malheureux.

Voilà, c’est la conclusion du passionnant film que j’ai vu hier soir sur Yves Saint Laurent. D’accord j’ai vu Pierre Niney, l’acteur dont on a entendu tellement de bien et il joue bien, certes. Mais pourquoi nous narrer une histoire si navrante ? ça je n’ai pas compris.

Chagall

C’est aussi le plaisir de retrouver Alice, quelques attributs magiques comme un sac à dos vert transparent qui étonne les vigiles, se promener au Luxembourg. Il fait bon, il fait chaud. Pique-niquer côté poètes, s’allonger sur le paréo rose et regarder le ruban bleu du ciel encadré par les deux haies nettes de marronniers. On regarde des bébés qui tournebullent sur une couverture. On se dit qu’on en n’aura plus et que c’est quand même mignon. Oui, mais la liberté !!! Les voiliers aussi, le bassin. Tempête de désert. Et Chagall dans tout ça ? Impeccable avec ses bleus, ses verts, ses violets, tous ces animaux et personnages qui volent.

My way

Je ne remplis plus la rubrique : J’ai vu.

Pourtant j’ai vu pas mal de films mais rien de très extra. Le Passé, vu hier, était assez triste et compliqué.

Si, juste une avant-première, le film My Way qui sortira en septembre prochain. G. avait des places, on a filé à Ciné-sel, la très jolie salle de la ville de Sèvres. En arrivant dans le hall, il a croisé un collègue. « Qu’est-ce que tu fais là ? » « Je suis Sévrien et j’ai fait le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle », a-t-il répondu. Et là, j’ai fait le lien entre le titre du film « My Way » et son probable contenu : le chemin du pèlerinage et je me suis dit : « ok, bon… »

Eh, ben c’était super bien : des images des Pyrénées françaises et du pays basque espagnol, des personnages touchants, une histoire émouvante, du rire et 800 km de marche à pieds. Une sacrée aventure qui méritait bien le détour.

Das Kind

Après la projection du film Das Kind dont m’avait parlé Beb, j’ai descendu cette avenue que l’on dit la plus belle du monde, Les Champs-Elysées. A 11h, en arrivant au cinéma le Balzac, je l’avais trouvée froide et insignifiante avec toutes ces boutiques. Il fallait se pencher sur la rue même pour voir enfin la perspective qui seule me semblait intéressante.

Le film était émouvant. Pour son histoire d’abord : cette femme Irma de 94 ans, née dans l’Empire austro-hongrois, qui raconte sa vie de Czernowitz à Paris, son travail dans la Résistance pour enrôler des officiers de la Wehrmacht, son engagement dans le communisme. Comprendre aussi comment la Roumanie a doublé de volume en 1918 après la chute de l’empire Austro-hongrois absorbant alors la Bessarabie russe, la Transylvanie hongroise et la Bucovine autrichienne. Emouvant aussi parce que son fils a voulu et organisé ce film et que sa petite fille joue à certains moments Irma jeune.

Irma est une force tranquille, mémoire sans faille et elle remplit d’espoir. Comme mon grand-père, elle parle couramment plusieurs langues : allemand, français, roumain, yiddish.

A l’occasion du film, elle retrouve Hans, un officier de la Wehrmacht qu’elle a fait basculer du côté de la Résistance. Ils ne s’étaient pas revus depuis 65 ans.

Regard ironique aussi, celui de s’imaginer retourner en Roumanie après la Libération et devenir alors l’actrice possible d’une dictature.

Ironique encore, car elle rit de la jeune bourgeoise concertiste qu’elle était s’engageant par idéal dans le communisme mais épousant pour la plus grande satisfaction de ses parents un bon parti, communiste certes, mais pas prolétaire. Insouciance des risques pris dans la Résistance.

A l’image de cette histoire fragile, son fils l’interroge et la regarde comme une poupée de cristal.  Revenir à Czernowitz, se recueillir dans la forêt si belle.

A la fin du film, il y avait des « snif » dans la salle, les uns et les autres essuyant une larme. La salle était pleine, c’était la dernière projection.

Descendre les Champs-Elysées paraissait alors une évidence et j’ai compris alors pourquoi cette avenue était exceptionnelle. Une foule heureuse, où s’égrenaient toutes les langues du monde, s’y promenait, appareil photo à la main. Il faisait bon, le soleil était revenu, tous les magasins ouverts. J’ai fait une pause chez Mark et spencer pour acheter des scones et des crumpy. A la Concorde, de nombreux cars de CRS stationnaient, un hélicoptère tournait dans le ciel, de nombreux policiers étaient disposés un peu partout comme si plusieurs histoires se superposaient en même temps. J’ai trouvé une chaise longue autour du grand bassin des Tuileries. Assise là, en plein milieu de cette ville que j’aime tant, entourée d’étrangers qui s’y reposaient, je me suis sentie bien et j’ai fermé les yeux.

 

Trouville

De retour, toutes les plantes du balcon allaient bien sauf le thym citron qui était complètement raplapla. Je l’ai baigné, arrosé et surtout changé de place. Cet angle venteux ne lui convient pas, il ne convient à aucune plante d’ailleurs.

Mais Trouville… Le week-end s’achève dans une jardinière dont les légumes ont été achetés au marché à des mains calleuses: délicieux petits oignons frais, fondants et sucrés, navets au parfum vif et à la chair si blanche, persil plat, carottes fines (quand j’ai coupé les fanes, je me serais rêvée lapin tant elles sentaient bon et rendaient de la sève).

Donc Trouville… la maison de pêcheur qui nous attendait avec un bac de giroflées à l’entrée et un rideau de perles de bois. Les quais, long chemin des badauds, la rue des Bains puis les planches, longue promenade qui borde la plage. Marée haute, marée basse, nous avons même trempé les pieds, contact froid du sable. La mer est changeante du gris plomb au vert céladon. Au loin les usines du Havre. Les nuages et le vent. Pas vraiment le temps de respirer tant l’air vous emplit. Nous avons acheté un cerf-volant. Aucune difficulté pour le faire décoller, nous y sommes tous arrivés.

La mer et la gourmandise. Les étals du marché aux poissons : coquilles Saint-Jacques, carrelets rutilants, soles pays, huitres et coquillages à déguster directement sur le comptoir…. Les bonnes adresses de pâtisseries et de glaces : Dupont avec un thé, Charlotte Corday, Tutti Frutti, Martine Lambert. Et puis les fromages…

Trouville, ses belles villas, toits d’ardoise, ruelles en pente, impasses, petites maisons accolées. Touristes branchés, touristes à sac à dos, stars en villégiature. Plus loin, la campagne verte et humide, les pommiers en fleurs, branches constellées de pompons rose dodu, les vaches blanches et marron. Voilà c’est tout ça, ce week-end.

Repasser

J’ai repassé en écoutant les émissions d’Antoine Compagnon autour de Montaigne. J’ai « fait le bourgeon » face au soleil sur le balcon plein sud en écoutant les émissions. J’ai noté, lu, relu. Cela fait quelque temps maintenant. Aujourd’hui, il fait si bon, mes pensées violettes et orange se tiennent encore à la chaleur et lorsqu’on se penche sur elles, elles ont un parfum de miel. C’est donc le moment de parler de ce texte.

En le lisant, j’avais été surprise par la propension de Montaigne à faire état de sa « médiocrité ». Me disant même qu’il en faisait un peu trop et que cela manquait peut-être de sincérité. Est-il sincère ? Ne nous provoque-t-il de temps en temps ? Il dit de lui-même qu’il n’est ni beau, ni intelligent, ni volontaire. Ne se moquerait-il pas de nous qui le lisons religieusement, lui, le fils à papa, fainéant, complaisant avec ses faiblesses, égocentrique, pas vraiment courageux, ni très engagé.

Apprendre en picorant, s’interroger, changer d’avis, changer d’activité, y revenir, paresser. Suivre son plaisir. Suivre son bonhomme de chemin.

Une question me tient. Montaigne a-t-il été amoureux ? L’amour l’a-t-il ébranlé, fait changer dans son être le plus profond ? Des pages sont consacrées au désir et au sexe ; d’autres au mariage. Aucune ne parle vraiment du sentiment amoureux, mais peut-être n’existe-t-il pas au XVIème siècle ? Ou bien est-ce parce que j’ai lu les Essais dans une version abrégée ?

Il y a Marie de Gournay certes mais quelle place a-t-elle réellement occupée ? Elle arrive presque trop tard dans la vie de Montaigne.

Est-ce la raison de son amitié si forte avec La Boétie ? Idéalisée, peut-être, par la mort précoce de celui-ci.

Autre interrogation : Montaigne n’a pas de questionnement sur les inégalités sociales. Ouvert, tolérant, il ne souhaite pas que le monde change. Mais pourquoi imaginer changer les choses lorsqu’on est du bon côté ?

Sans être sûr de rien, il m’apparaît pourtant comme un homme sûr de lui. C’est bien là le paradoxe. Secoué par le monde, secoué par ses pensées, il n’est jamais désarçonné. Il n’y a pas de vertige, pas de doute absolu. Il est sûr de son jugement mais capable d’en douter à n’importe quel moment et d’être convaincu par un autre point de vue. Montaigne ne tombe jamais, il saute d’une pierre à l’autre. Il se construit son chemin solide et incertain à la fois.

J’ai aimé le lire même si effectivement ce n’est pas l’homme du changement et de la modernité.  Il n’a pas eu le temps d’être féministe mais ces derniers gestes laissent à penser qu’il aurait soutenu la cause des femmes. Léguant une partie de sa bibliothèque à Marie de Gournay, lui confiant l’édition des Essais, il marque là son affection, sa confiance dans un esprit qui s’avère être celui d’une jeune femme.

(Un été avec Montaigne sur France Inter http://www.franceinter.fr/reecouter-diffusions/384649 .)

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