Absorbée

Je ne cours pas les rues, je ne cours pas les champs. Non, je suis dans les livres pour préparer mes prochaines séquences. Avalé « Les contes merveilleux » pour les 6ème, avalé « Les Fourberies de Scapin », je suis absorbée désormais par Cannibale de Didier Daeninck et L’Ami retrouvé de Fred Uhlman. Et pour me distraire  de tout cela, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt Le désert des Tartares et me voici dans les arbres avec le Baron perché. Ces auteurs italiens sont vraiment originaux.

Sinon, pensée émue pour mes troisièmes qui ont dû se prendre pour Cyrano dans leur chambre. Ils ont à apprendre la tirade du nez et la récitent demain. 

 

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Paysage

L’automne amène un calme particulier. Caler les oreillers derrière le dos. Incliner la nuque et laisser aller le temps. Dehors repose.

Sur les épaules plusieurs épaisseurs. Je regarde le ciel blanc teinté de gris, les expressions calmes des immeubles. Le désert des tartares entrouvert sur le lit.

Quelques jours auparavant, allongée dans une classe, le temps d’une pause à l’insu de l’agitation extérieure, j’ai pu saisir les paysages. On sait qu’à l’instant même, ils existent, ils sont là, vivants. Les paysages ne disparaissent pas quand nos yeux les quittent. Il se peut que la lumière soit différente mais tout cela même, nous pouvons l’imaginer. Etre ici et là-bas en même temps. Sentir la présence du vent, des ondulations. Savoir que d’autres traversent ces endroits. Doucement, calmement, se laisser habiter par l’ailleurs.

Tri sélectif

Je leur ai dit que ce soir je ferai des poires Belle-Hélène. Mangagirl et Avaleur de steak se sont regardés. Ils m’ont dit qu’ils n’aimaient pas la poire mais qu’ils mangeraient bien la Belle-Hélène.

Tartare

Alors que je lis Le désert des tartares de Dino Buzzati, Avaleur de Steak s’approche, fixe la couverture du livre et me demande : « C’est des tartares à quoi? »

La gazette

Pas envie de rester sur un billet triste, le temps est assez gris comme ça.

Une petite perle de mes élèves : avoir un talon d’Argile, à la place du bouillant Achille. J’ai trouvé cela très joli et bien vu.

Sinon :

A la demande de son père « tu as eu des notes récemment », Avaleur de steack a annoncé un 13.5 en SVT. Ce sur quoi il s’est entendu dire « Dans cette matière, tu pourrais faire mieux ». Ce sur quoi il répliqua « C’est la meilleure note de la classe ». Ce sur quoi son père répondit « Que dans ce cas, il surmontait son brin de déception ».

Sinon :

La professeur de français d’Avaleur de steack a annoncé aux élèves que si les comices agricoles de Mme Bovary tombaient au commentaire composé du bac, il fallait prendre la dissertation. De toute façon il est en Seconde.

Sinon

Avaleur de steack est arrivé tout excité en me demandant si je savais ce qu’était devenue la première personne à qui on a inoculé le virus de la rage. Et bien, me répondit-il, il est devenu gardien à l’Institut Pasteur et il s’est suicidé en 1940 à l’arrivée des Allemands.

J’ai regardé Avaleur de Steack, un peu surprise. Il m’a dit que c’était la rubrique « Que sont-ils devenus ? » de son professeur d’histoire.

Voilà la gazette du jour.

La soupe, aboyer pour un morceau de pain

Sans m’en rendre compte, j’ai reproduit une soupe que faisait ma grand-mère maternelle. Plus exactement (même si elle appelait ça une soupe), il s’agit d’un bouillon de légumes : poireaux, carottes, pommes de terre coupés en petits morceaux. Je n’ai pas sa patience, ni le temps, mes morceaux étaient plus gros. Je me suis rappelée du persil. Elle amenait toujours à côté du persil. J’aimais mouliner dans une petite moulinette à la main le persil frisé. Est-ce qu’elle mettait une noix de beurre ? Je ne m’en souviens plus. Ils mangeaient toujours devant la télévision, sur une nappe plastique transparente qui recouvrait une nappe en tissus. Il y avait aussi une table à roulettes qu’elle trimbalait de la cuisine au salon. Manger devant la télévision. Petite, j’aimais bien cela. Plus âgée, je m’ennuyais. Cela faisait longtemps qu’ils ne se parlaient plus. Ils n’allaient pas au cinéma, ils ne sortaient pas sauf l’été au bois de Vincennes pour jouer aux cartes. Ce n’était plus un couple heureux, ils sont juste restés l’un à côté de l’autre.

J’ai pensé au goût du persil, aux boulettes de pain azyme que j’avais faites et au destin.

L’autre soir en regardant une émission sur Pétain, la prestance et le visage d’un homme qui m’était inconnu, Pierre Masse, m’ont frappée. Il a fait partie de deux gouvernements, connaissait Pétain parce qu’il avait été décoré de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur mais il s’est surtout distingué comme avocat. On le voit en 1941 interné à Drancy avec cinq autres avocats. Ils sont interviewés par des journalistes et leur article titrera : Des ténors du barreau internés à Drancy. Pétain écrira une lettre en sa faveur, en vain. Les Allemands s’étonneront même qu’il défende un « juif si dangereux ». Pierre Masse arrive à Auschwitz en septembre 1942 et y disparaît en octobre. Je me demande ce qui a dû se passer dans la tête de cet homme, lui qui était un intellectuel, un politique, qui faisait partie de la grande bourgeoisie française. Je me demande ce qui se passe lorsqu’on est contraint à tout perdre, à ne plus se reposer sur rien.

Mon grand-père bessarabien me racontait que les Allemands prenaient particulièrement plaisir à humilier des savants dans les camps. Cette « intelligentsia »  qui leur avait « piqué la place ». Il m’a raconté que certains intellectuels étaient attachés avec une chaîne comme des chiens à une niche, ils devaient aboyer pour avoir leur pitance. Est-ce que c’est vrai ? Je n’en sais rien, mais cette image a particulièrement marqué la petite fille que j’étais. Certaines histoires n’ont pas besoin d’être racontées souvent.

Il y a beaucoup de choses que nous ne saurons pas, il y a beaucoup de choses qui s’écrivent  autrement.

Bouhouhou

Manga girl mettait la table. Je terminai ma recette de travers de porc au chou. Elle m’a regardée en me disant l’air contrit : « Demain, c’est la fin des vacances. ».

Et on a fait un gros « Bouhouhou, sniff…… » commun. J’ai ajouté pour lui remonter le moral : « Oui, mais toi, tu vas retrouver tes copines » et elle m’a répondu ironiquement : « Oui, mais toi, tu vas retrouver tes élèves ».

Vous dire, qu’à cette heure-là, on meurt d’envie d’y retourner serait mentir.

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