Emportez-moi

Depuis quelques semaines, je n’arrive plus à lire grand-chose. Ce n’est pas grave, cela va passer mais c’est agaçant. Rien ne me colle plus aux yeux, ça se détache, je lis de l’eau, les auteurs n’ont plus de couleurs à leurs voix, je n’entends plus, c’est tout blanc.

J’ai juste relu La nuit remue d’Henri Michaux. Pourquoi un texte vous touche davantage à un moment qu’à un autre ? J’ai préparé chez moi  la lecture à haute voix d’une sélection de poèmes pour mes élèves et arrivée presqu’à la fin du recueil, l’émotion m’a saisie lorsque j’ai prononcé celui-ci :

 

Emportez-moi

Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l’étrave, ou si l’on veut, dans l’écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.

Dans l’attelage d’un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l’haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs et des articulations.

Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

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8 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. le-gout-des-autres
    Fév 14, 2016 @ 13:39:23

    Va falloir bien viser…
    Le monde ne pousse pas à la poésie.
    Heureusement, les ados sont restés « normaux ».
    Enfin plus qu’on ne pourrait le penser à les écouter devant le lycée et le collège face à l’école de Merveille…

    Réponse

  2. samantdi
    Fév 14, 2016 @ 14:58:17

    Je suis comme toi, je ne peux lire ce texte sans me sentir saisie d’émotion… Bon courage pour la dernière semaine (ici aussi ça tire, je me sens sans énergie…)

    Réponse

  3. milkyway8384
    Fév 14, 2016 @ 21:48:58

    Mon diagnostic, c’est que tu nous fais une grosse fatigue ! J’espère que les vacances seront reposantes.

    Réponse

  4. mab
    Fév 15, 2016 @ 06:49:23

    Profs et élèves au bout du rouleau.

    Réponse

  5. BeB
    Fév 15, 2016 @ 16:27:52

    Un bel écho à ton impossibilité de trouver un livre qui te parle en ce moment, que cet « emportez-moi ou plutôt enfouissez-moi » de Michaux. Etre emporté par un texte, y plonger, s’y enfoncer, ne plus pouvoir en sortir, quoi de mieux pour échapper à ce qu’il faut fuir ?
    Mine de rien, Michaux a eu une longue vie, malgré ce qui le minait ou ce qu’il ne supportait pas. Il a eu l’écriture, la peinture, les voyages, beaucoup d’amis proches surtout…
    Y en aura-t-il un qui aura un peu plus compté parmi ceux qui se seront succédé tout au long de sa vie, je ne sais.. Ce quelqu’un pouvant aussi être un auteur, un livre, un personnage imaginaire n’est-ce pas…
    Ce qui m’y fait penser ? Ces lignes de Christoph Ransmayr cf. La montagne volante.
    « Ce qui nous maintient en vie, Nyema, ceux de son clan et moi-même,
    et sans doute la plupart d’entre nous doit se rapporter à cette énigme
    tantôt réconfortante, tantôt menaçante : où que nous soyons, nous n’y sommes jamais seuls. Toujours il y a là quelqu’un qui du moins nous connaît, qui ne nous lâche pas ou dont nous ne pouvons pas nous séparer, quelqu’un qui traverse nos souvenirs, nos peurs et nos espérances,qui nous tient dans ses bras, nous réchauffe, nous nourrit ou nous tire en ahanant, en chantant, sur un traîneau de branches et de peaux à travers un éboulis. »

    Réponse

  6. Clo
    Fév 15, 2016 @ 16:54:55

    ah tiens, je n’avais pas fait le rapprochement avec un livre d’Isabelle Jarry (bel auteur) qui s’intitule « Emportez-moi sans me briser ». Une idée de lecture pour les vacances ?

    Réponse

  7. Anita
    Fév 17, 2016 @ 16:11:33

    Allez, les vacances sont presque là ! Bon courage.

    Réponse

  8. BeB
    Mar 01, 2016 @ 09:31:29

    Je pense encore, bien des jours après, au poème que tu nous as retranscrit et au mot de fin, d’enfouissement . Ce matin, je lis une interview ancienne de Charles Juliet, qui avait demandé à Beckett si le fait d’avoir écrit son œuvre lui avait été une aide par la suite, dans sa vie de tous les jours. Beckett était resté un long moment silencieux, avait répondu : « Oh non, je ne suis qu’une taupe dans sa taupinière ».

    Un enfouissement propice à la créativité, dans une vie qui fut cependant peu facile…

    Réponse

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