La soupe, aboyer pour un morceau de pain

Sans m’en rendre compte, j’ai reproduit une soupe que faisait ma grand-mère maternelle. Plus exactement (même si elle appelait ça une soupe), il s’agit d’un bouillon de légumes : poireaux, carottes, pommes de terre coupés en petits morceaux. Je n’ai pas sa patience, ni le temps, mes morceaux étaient plus gros. Je me suis rappelée du persil. Elle amenait toujours à côté du persil. J’aimais mouliner dans une petite moulinette à la main le persil frisé. Est-ce qu’elle mettait une noix de beurre ? Je ne m’en souviens plus. Ils mangeaient toujours devant la télévision, sur une nappe plastique transparente qui recouvrait une nappe en tissus. Il y avait aussi une table à roulettes qu’elle trimbalait de la cuisine au salon. Manger devant la télévision. Petite, j’aimais bien cela. Plus âgée, je m’ennuyais. Cela faisait longtemps qu’ils ne se parlaient plus. Ils n’allaient pas au cinéma, ils ne sortaient pas sauf l’été au bois de Vincennes pour jouer aux cartes. Ce n’était plus un couple heureux, ils sont juste restés l’un à côté de l’autre.

J’ai pensé au goût du persil, aux boulettes de pain azyme que j’avais faites et au destin.

L’autre soir en regardant une émission sur Pétain, la prestance et le visage d’un homme qui m’était inconnu, Pierre Masse, m’ont frappée. Il a fait partie de deux gouvernements, connaissait Pétain parce qu’il avait été décoré de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur mais il s’est surtout distingué comme avocat. On le voit en 1941 interné à Drancy avec cinq autres avocats. Ils sont interviewés par des journalistes et leur article titrera : Des ténors du barreau internés à Drancy. Pétain écrira une lettre en sa faveur, en vain. Les Allemands s’étonneront même qu’il défende un « juif si dangereux ». Pierre Masse arrive à Auschwitz en septembre 1942 et y disparaît en octobre. Je me demande ce qui a dû se passer dans la tête de cet homme, lui qui était un intellectuel, un politique, qui faisait partie de la grande bourgeoisie française. Je me demande ce qui se passe lorsqu’on est contraint à tout perdre, à ne plus se reposer sur rien.

Mon grand-père bessarabien me racontait que les Allemands prenaient particulièrement plaisir à humilier des savants dans les camps. Cette « intelligentsia »  qui leur avait « piqué la place ». Il m’a raconté que certains intellectuels étaient attachés avec une chaîne comme des chiens à une niche, ils devaient aboyer pour avoir leur pitance. Est-ce que c’est vrai ? Je n’en sais rien, mais cette image a particulièrement marqué la petite fille que j’étais. Certaines histoires n’ont pas besoin d’être racontées souvent.

Il y a beaucoup de choses que nous ne saurons pas, il y a beaucoup de choses qui s’écrivent  autrement.

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6 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. le-gout-des-autres
    Nov 04, 2013 @ 21:16:29

    A regarder ce que sont obligés de faire auprès d’hommes politiques certains chercheurs du CNRS pour mener à bien leurs recherches, est-ce si différent ?

    Réponse

  2. mab
    Nov 05, 2013 @ 06:41:32

    Signe du temps qui passe, plus ça va et plus on se penche sur son passé.

    Réponse

  3. heure-bleue
    Nov 05, 2013 @ 11:14:38

    Les boulettes de pain azyme dans le pot au feu…

    Réponse

  4. BeB
    Nov 06, 2013 @ 10:43:32

    Tes souvenirs paraissent inépuisables ; restitués comme si c’était hier, ce qui continue à m’étonner. Comme quoi, ces témoignages de tes grands parents si proches de toi, sur cette époque de grand chaos, ont laissé une empreinte ineffaçable.
    Pour ma part, ce sont les livres qui m’ont appris. Je sais qu’il y eut le pire. Un pire bien différent selon les époques. Chacune a le sien, selon les pays. A des degrés divers, cela va de soi.
    Le pire de cette époque là en guerre, je sais qu’il a existé et pire que je le connais et que je me le représente.

    Réponse

    • El
      Nov 15, 2013 @ 06:29:39

      Je l’ai appris aussi par les livres, mes parents étaient enfants pendant la guerre donc m’en ont transmis une sorte de réalité, même si elle ne concernait pas directement la Shoah. Mais pourtant je me sens concernée. Juste parce que je sais que ça a existé.

      Réponse

  5. liliplume
    Nov 06, 2013 @ 11:46:19

    « ton grand-père bessarabien » voilà une phrase qui me fait tilter, moi aussi j’avais des grands-parents bessarabien mais je ne les ai pas connus !

    Réponse

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