Avant d’oublier

C’était au mois d’août, j’y suis allée avec un prétexte, voir une exposition sur la spoliation des juifs pendant la guerre. Quand on arrive, une pancarte  vous demande de rester dans la rue, en bas de l’escalier et vous informe que quelqu’un va venir vous voir. Pourtant, ce jour là, Paris était si paisible, il n’y avait pas de raison de se croire ailleurs qu’en France. Effectivement, un jeune homme, un agent de sécurité s’est approché de moi pour m’accueillir et me dire que je pouvais y aller. Ensuite, il y a un sas de sécurité comme dans les banques, un passage de sécurité comme dans les aéroports et je comprends que ces morts ne peuvent plus supporter l’opprobre, la crasse, l’injure, le jet de salive, l’insulte, la profanation. Même si c’est désolant, ils doivent être protégés et vivre dans un bunker. Je suis entrée par le mur des noms, en fait j’étais venue pour cela. Parce que la dernière fois, je ne les avais pas trouvés. C’est étroit, classé par année, avec cette année 1942 qui ne termine pas. Il y a des rafistolages sur le mur, des noms masqués avec une sorte de plâtre sparadrap. Je ne peux pas vous décrire  ce cimetière immense et minuscule à la fois. J’ai une pensée pour ceux qui n’ont pas trouvé une place notamment les gitans et les homosexuels. Je me dirige à la lettre « L » mais je ne trouve pas leurs noms. Il y a des noms effacés mais ils ne sont pas à la bonne place. Une femme avec une amie recherche une camarade juive qui était dans sa classe et qui a été arrêtée. Une autre femme, assise, pleure. Une autre, plus jeune que moi, laisse ses larmes couler derrière de grosses lunettes noires. Elle est très jolie, « branchée » et son jeune compagnon semble un peu désemparé  à quelques pas à côté d’elle. Un homme plus âgé prie, il ouvre grand les bras et psalmodie. Je cherche les noms et je ne les trouve pas.  Respirer et avoir le courage de demander. Il y a de jeunes femmes habillées en vert qui sont à l’accueil du Mémorial. On se croirait toujours dans un aéroport sauf qu’elles sont très gentilles. Elles cherchent avec vous sur l’ordinateur. Leurs noms avaient été orthographiés Leinsieder au lieu de Leimsieder. Les noms masqués sont bien les leurs. Quelqu’un a fait une demande de rectification orthographique. La jeune femme m’emmène sur la partie du mur où ils seront prochainement inscrits. Voilà, ils existent, je suis soulagée.

Après avoir vu l’exposition, je descends dans la partie permanente, certains documents, notamment les vidéos, me plongent dans l’irréalité.

En entrant dans la rotonde des enfants, celle où ont été réunies les photos des enfants déportés, je me dis que ce serait trop beau de les trouver là. Et pourtant, en regardant attentivement chacune des photos, je les ai trouvés. J’ai trouvé deux photos, leurs photos. Bien sûr, ce sont les visages de Cylla et de sa sœur Dopché que j’ai reconnus. Samuel et Charles sont là. Il y a un tabouret dans cette rotonde. Ce tabouret est recouvert de la même moquette que le sol. En fait c’est le tabouret pour ceux qui reconnaissent des gens sur des photos qui sont un peu en hauteur. Ce n’est pas écrit sur le tabouret, mais j’ai compris, alors je l’ai pris et je suis montée pour les voir de plus près. Ils sont là, souriants.

J’espère que le chagrin n’atteindra pas mes enfants, qu’il ne leur restera que la mémoire et la raison.

Je ne peux que remercier ceux et celles qui ont fait que ces photos soient là. Ils perdureront ainsi.

 

 

 

 

 

Publicités

8 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. heure-bleue
    Sep 25, 2013 @ 08:41:51

    Il te faudra un jour aller à Yad Vashem, tu feras comme moi, tu n’en sortiras pas indemne…

    Réponse

  2. le-gout-des-autres
    Sep 25, 2013 @ 08:47:00

    Tu es allée rue François Miron…

    Réponse

  3. samantdi
    Sep 25, 2013 @ 15:54:52

    Ton texte me donne les larmes aux yeux… Je pense aussi au livre que je vais commencer avec mes 3ème, « Le secret » de Philippe Grimbert, à la photo de son frère qui est aussi dans un livre de mémoire, et peut-être aussi sur le mur que tu évoques, avec les tiens.

    Réponse

  4. BeB
    Sep 25, 2013 @ 22:40:52

    J’ai commencé à écrire puis j’ai effacé. Comme souvent quand tu écris autour d’Eux. Je comprends mieux le désir de silence de certains. Mais il faut mettre des mots : ceux d’ Heure Bleue, Le Goût des autres et Samandti le prouvent
    Ta visite au Mémorial aura été émouvante, d’autant plus que tu sembles y avoir été seule. N’a-t-elle pas été, aussi, en quelque sorte, un point d’appui pour ce chagrin qui t’accompagne dans tes recherches sur Eux…

    Réponse

  5. mab
    Sep 26, 2013 @ 06:10:14

    J’ai visité ce lieu il y a bien longtemps et il n’y avait pas autant de sécurité

    Réponse

  6. le-gout-des-autres
    Sep 26, 2013 @ 17:48:02

    Bon, c’est en fait rue Geoffroy L’Asnier
    Nous sommes passés rue Francois Miron, et on s’est aperçu que ça donnait dans la rue adéquate.

    Réponse

  7. eleonortrois
    Sep 28, 2013 @ 21:02:16

    Ces lieux avec les noms et photos sont indispensables en effet, pour eux, pour toi, pour nous tous. Que dire de plus. Sinon que même sans famille directement touchée je me sens concernée. Et qu’il me faudra un jour enseigner aussi à mon enfant que cela a pu exister…

    Réponse

  8. Bonheur du Jour
    Sep 29, 2013 @ 13:42:32

    Texte très émouvant. Je suis allée moi aussi voir le mur des noms… Vendredi, j’étais au Mémorial du Camp des Milles et une médiatrice m’a donné, sur une feuille blanche format A4 le nom des enfants qui sont partis de là pour la mort.

    Réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :