Stage linguistique

Avec tout cela, mes parents m’ont fait faire « allemand »  en première langue. A cette époque, c’est-à-dire dans les années 80, ça ne m’avait fait ni chaud ni froid. J’avais un super prof d’allemand. Notre classe de sixième au lycée Maurice Ravel était sympa. Tout baignait.  On m’envoyait en stage linguistique régulièrement et j’en garde de très bons souvenirs. Sympas ces allemands.

Une année, je me suis retrouvée chez un couple assez âgé et le monsieur avait une prothèse à la place de la jambe. Ils étaient très gentils. On allait se baigner dans la piscine d’un de leurs amis. C’est peut-être là que je l’ai vu sans sa jambe.

Un soir, ils ont éprouvé le besoin de me raconter, sa femme et lui. Il m’a expliqué qu’il avait perdu sa jambe sur le front russe pendant la guerre.

Pendant un instant je me suis demandée ce que je faisais là.  Mon cours d’histoire défilait à toute vitesse dans ma tête et je me suis dit : Werhmacht, armée allemande, pas SS, pas forcément nazi. On s’est regardé, un peu mal à l’aise, eux guettant ma réaction. Je suis restée assise sur le divan à côté du monsieur et j’ai baragouiné un « Es tut mir leidt », genre de « Je suis désolée ».

De leurs regards, de ce silence qui s’est posé jusqu’à mon « Es tut mir leidt », il me reste bien des interrogations.

Que guettaient-ils exactement ?

Qu’avaient-ils pensé de tout cela ?

Car c’était bien une jeune française qu’ils avaient choisi d’accueillir chez eux.

Peut-être se demandaient-ils si je comprenais vraiment le sens de ce qu’ils m’avaient dit, le sens de leur accueil aussi ?

Me regardaient-ils comme l’objet tangible d’une réconciliation franco-allemande?

Vieux soldat, crois-moi, j’ai compris qui tu étais et cela m’a saisi sur le coup. Je me suis rétrécie en moi-même. Tais-toi. Raconte rien.

Qu’est-ce qui te serait arrivé à toi, si je t’avais raconté, à mon tour, mon histoire ?

Qu’est-ce qui te serait arrivé à toi la femme du soldat qui le regardait avec compassion ?

Qu’aurions-nous fait, assis les uns à côté des autres,  avec notre histoire commune ?

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4 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. lili plume
    Mar 31, 2013 @ 20:50:55

    J’ai eu le même genre d’expérience, mais bien plus tôt, bien sûr, en… heu..1964 je crois.. les choses étaient encore plus « fraiches » …je me suis retrouvée dans une famille très… »douteuse »… peu après une de leur fille de trente ans s’est d’ailleurs suicidée… Ils ne savaient pas que la jeune fille de douze ans qu’ils recevaient pour noël et qui était arrivée les bras couverts de cadeaux (ma mère en faisait toujours un peu trop, pourtant pauvre comme Job) était un petit peu juive. Je n’ai rien dit.

    Réponse

  2. whiterabbit
    Avr 01, 2013 @ 07:12:22

    Ouaaaoh!

    Réponse

  3. BeB
    Avr 01, 2013 @ 09:55:06

    Il ne doit pas y avoir beaucoup de jeunes filles qui aient vécu une telle situation..
    Peut-être personne..
    Tu ne pouvais que te sentir dans une impasse. J’ai eu (presque) le même sentiment que Whiterabbit et ai poussé un « oh ! ». Il s’en est fallu de peu que je ne fasse pas de commentaire, tant j’étais saisie.

    Le thème d’un des colloques de Cerisy, en juillet prochain, est l’écriture de soi et celle de ses limites et la présentation me fait penser à ce que tu as vécu.
    « L’écriture de soi met toujours en scène une tension entre deux positions psychiques: attester d’une identité (voilà qui je suis), témoigner d’une altération (voilà qui je suis empêché d’être). L’enjeu semble la délimitation de soi, au sens d’un espace intérieur, d’un lieu singulier d’interlocution interne. Entre la sculpture et la marche, la fouille et la déambulation, le récit et son impossibilité. »
    Mab écrivait il y a peu, à la suite de ton billet « la faute » que tu avais toute la matière nécessaire pour un roman ; cela se confirme avec celui-ci. Quel dialogue imaginaire possible, maintenant, entre toi et ce couple…

    NB Il y eut une fiction de l’auteur du sac de billes, A Joffo, que je n’ai pas lue, il y a pas mal de temps qui s’intitulait La jeune fille au pair. Mais c’était l’inverse, une Allemande qui était hébergée dans une famille juive parisienne. Evidemment, ce n’est pas du tout le même cas de figure..

    Réponse

  4. le-gout-des-autres
    Avr 03, 2013 @ 06:24:18

    Perso, j’aurais pas osé dire « ça fait pitié »…

    Réponse

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