Passer

Je devais avoir environ 25 ans quand j’ai demandé à ma grand-mère maternelle de me raconter sa vie. Consciente qu’elle était très âgée, qu’elle ne m’en parlerait pas, que toute son histoire pouvait disparaître, il a fallu réclamer.

Nous étions assises l’une à côté de l’autre sur son canapé. Je savais bien qu’elle n’évoquerait pas les collines verdoyantes d’un petit bourg aimé. Pourtant il fallait que je sache. Elle est née en Pologne, vivait dans une communauté juive près de Lvov, ce qu’on appelle un shtèïtl. Son père est mort des fièvres (pas plus d’informations), sa mère s’est retrouvée seule avec sept enfants. « C’était la misère, m’a-t elle dit, tu ne peux pas t’imaginer ». L’occupation russe de cette partie de la Pologne avait été un moment heureux car les enfants juifs avaient eu le droit d’aller à l’école communale. A vingt ans, elle quitte la Pologne avec son mari, deux frères et deux sœurs. Ils arrivent en France en 1933. Ces années sont heureuses, il me reste une photo où ils sont tous réunis, maris et femmes avec de tout jeunes enfants. La France c’était beaucoup mieux visiblement. Les jeunes se libéraient aussi de la religion. Une vraie libération pour ma grand-mère. En 1938 ma mère naît à Paris. Elle est française, ses parents juifs apatrides. En 1940 mon grand-père s’engage comme volontaire dans l’armée française, il y est fait prisonnier et est envoyé en Allemagne. Un des frères de ma grand-mère, engagé volontaire, meurt au combat. Ces faits d’arme protègent ma grand-mère pendant quelques temps. Elle ne se sent pas encore menacée par les rafles mais une de ses sœurs, Zeile, son mari et ses deux enfants doivent impérativement gagner la zone libre. Ma grand-mère se charge de trouver un passeur. Elle se renseigne auprès d’un commerçant, un boucher, rue du commerce, qui lui trouve un passeur.

L’histoire se termine là. Le passeur ne les passera pas en zone libre, il les passe aux Allemands. Ce sera Drancy. La suite elle le saura après-guerre : Auschwitz.

« Il les a passé aux Allemands » Je la vois, je l’entends encore.

Elle n’a jamais pu guérir de cela. De la culpabilité, de la honte. Elle a éteint cette histoire comme pour l’effacer.

S’il n’y avait eu que l’angoisse, la peur, la tristesse. Mais non tout avait été bien plus compliqué.

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5 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. heure-bleue
    Oct 14, 2012 @ 18:58:13

    Donc, tu es juive….

    Réponse

  2. BeB
    Oct 14, 2012 @ 19:59:04

    J’ai écouté une intervention de Nathalie Zadje, à l’occasion de la parution récente de son livre sur les enfants cachés (Odile Jacob). Tu connais peut-être ce autour de quoi elle travaille et ses groupes de paroles. Chercheuse en psychologie à Paris 8,en ethnopsychiatrie, elle travaille avec Tobie Nathan au Centre Georges Devereux. Elle a mis l’accent sur ce dont a moins parlé et qui a manqué à tous ceux qui ont perdu les leurs, comme dans ta famille maternelle, pendant cette période noire : assister à la mise en accusation de ceux qui ont commis ce mal aux leurs, devant un tribunal. Réclamer justice. Evidemment, ils avaient tous les sentiments dont tu parles, et bien d’autres, mais aussi une rage rentrée, que très peu ont pu faire sortir, sinon seulement en famille…. Personne n’est devenu terroriste après (alors que cela aurait pu !) tout le monde a essayé de faire avec, de retrouver une vie normale, mais….rien n’a été vraiment normal après…

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  3. mab
    Oct 15, 2012 @ 05:46:01

    Terrible comme toutes les histoires de cette époque tragique

    Réponse

  4. le-gout-des-autres
    Oct 15, 2012 @ 06:00:40

    Valait mieux être issu de juif pied-noir en ces « temps troublés » comme disent les amateurs d’euphénisme…

    Réponse

  5. lili plume
    Oct 17, 2012 @ 18:15:32

    quel terrible sentiment de culpabilité elle a dû ressentir et quel monstre ce passeur !

    Réponse

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